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Just One of the Guys de Lisa Gottlieb, sexe et autres complications

Dossier | Par Virginie A. | Le 10 janvier 2011 à 16h04

En 1985, Just One of the Guys se voulait une adaptation (très) libre du thème de La Nuit des Rois par une néo-féministe débutante, Lisa Gottlieb. Ce que ce genre de films illustre, c'est qu'il faut parfois chercher un peu pour trouver les prises de positions les plus audacieuses et la liberté pour mettre en scène des discours subversifs. D'une certaine manière, dans les années 80, le succès des teen-movies avait créé un genre tellement codifié que, du moment qu'on respectait une certaine charte à peu de frais, on pouvait faire passer à peu près n'importe quoi. Just One of the Guys le confirme de manière assez jubilatoire. Réalisé visiblement avec la monnaie des courses et réunissant un casting de seconds couteaux, le film joue en permanence sur les thèmes du féminisme, du travestissement, de l'identité et surtout de la confusion sexuelle des adolescents, ce qui lui a valu un succès d'estime assez inattendu.

Just One of the Guys traite donc de la transgression sexuelle et sexuée à tous points de vue. Terri Griffiths (Joyce Hyser) est une jeune fille très populaire dans son lycée bourge : elle est riche, intelligente, elle a du style, elle a des amis, elle a un boyfriend digne d'être employé chez Abercrombie & Fitch (qui plus est, il est à l'université), et elle a surtout une plastique affolante. Affolante au point d'éclipser ses qualités intellectuelles. Phénomène pour le moins contrariant pour la jeune fille qui rêve de devenir reporter. Quand l'opportunité en or de faire un stage dans le journal local lui passe sous le nez, elle attribue son échec à un sexisme hormonal ambiant qui fait que, tant qu'on la verra comme une belle plante, personne ne la prendra jamais au sérieux.


Je suis pas qu'un corps! extrait de Just One of the Guys

Blessée dans son orgueil, Terri se donne deux semaines pour prouver sa valeur, en prenant les traits d'un garçon dans un lycée voisin. Avec l'aide de son frère, Buddy, un puceau de 15 ans mort de faim (Billy Jayne), de sa meilleure amie, d'une paire de chaussettes dans le jean, elle se présente comme Terrence, transfer student. Elle s'y trouve confrontée à de nouveaux enjeux sociaux : le bullying par Greg Tolan, le grand blond costaud qui, en temps normal, l'aurait draguée (William Zabka, Sa Sainteté le bully bastard des années 80), la drague par la nympho de service (Sherilyn Fenn), l'amitié avec les nerds que d'ordinaire elle méprisait mais auxquels elle appartient dans cette nouvelle configuration, et enfin le malaise homosexuel lorsqu'elle se découvre une attirance pour Rick, son meilleur pote.

A priori, c'est un film mineur qui n'est pas avare de clichés (film de genre, on a dit), et dont on peut dire pudiquement qu'il a mal vieilli (Terri a un sens très pointu de la mode : en effet, ça pique les yeux). Joyce Hyser n'est pas une très bonne actrice, et les « stars » du film, ce sont William Zabka (of Karate Kid fame) et Billy Jayne, qui deviendra Mickey Randall, le meilleur pote cool/rockabilly de Parker Lewis. Okay, c'est maigrichon, et le Brat Pack semble tellement, tellement loin. Pourtant, le film fonctionne. Il fonctionne parce que le concept du travestissement, au demeurant assez classique, est utilisé jusque dans ses moindres recoins, jusqu'à des parti-pris qui pouvaient être considérés comme politiquement très incorrects pour un public jeune (le film est PG-13, donc accessible à un large public), lui donnant par la suite une réputation sulfureuse justifiant son culte.

Dans une tradition teen-movie remontant aux productions burlesques du National Lampoon et à Porky's, le film montre une adolescence en plein éveil sexuel, littéralement obsédée du cul, laissant la part belle à des vannes largement sous la ceinture. A ce titre, le rôle de Buddy, le petit frère de Terri, est impayable. Le film est parcouru de ses bons mots, véritables « monologues du pénis », sans compter une scène hallucinante où le gamin enseigne à sa soeur l'art de se remettre en place les joyeuses (« All balls itch ! It's a fact ! » Messieurs ? Etes-vous d'accord ?).

Lisa Gottlieb dit avoir voulu mettre en scène les pulsions sexuelles des adolescents comme quelque chose de routinier et d'acquis, pas quelque chose de problématique, à l'opposé des productions adolescentes habituelles, où le sexe est un facteur d'angoisse, de réputation, et plus. Il faut reconnaître que la famille de Terri est sans doute la seule dans tous les Etats-Unis où la fille aînée se permet de faire ses étirements en sous-vêtements sur son balcon, et où le fils cadet tapisse sa chambre de pages centrales de Playboy. Le sexe, c'est pas sale (big up à ceux qui écoutaient Fun Radio en 1996). D'ailleurs, Terri le dit à son frère, « le sexe, c'est vraiment pas un truc si important, tu sais » (« Sex is not that big of a deal, you know », à quoi il lui répond qu'il aimerait se forger sa propre opinion, naturellement). Pourtant, il est omniprésent.

A ce titre, le travestissement apparaît comme un ressort scénaristique crucial, et pas seulement pour les quelques bons gags qu'il occasionne. Outre le fait qu'il lance l'intrigue, la leçon à en tirer (assez lénifiante) et que, homme ou femme, chacun a ses insécurités et subit une forme de pression sexuée. Les femmes sont vues comme des objets sexuels, mais les hommes sont en permanence contraints à la performance, ce qui semble rendre particulièrement compte des rapports de force au lycée.


Comment martyriser les plus faibles, leçon 1 extrait de Just One of the Guys

Mais le travestissement de Terri permet d'aller assez loin dans l'exploration de certaines combinaisons jusqu'ici fort délaissées dans le cinéma populaire. C'est quand même un des rares films jeunesse de l'époque abordant frontalement la question de l'homosexualité, masculine (Rick pense que Terri est un gay qui craque pour lui, sans compter les continuelles insultes homophobes que lui adresse Greg Tolan), mais aussi féminine puisque Terri (qui est en réalité une fille) se fait littéralement sauter dessus par Sherilyn Fenn. Le film est devenu l'objet d'un culte chez les féministes et les lesbiennes (et chez les lesbiennes féministes, pendant qu'on y est), notamment pour cette scène iconique où Terri, pour prouver à Rick qu'elle est une fille, exécute un boob-flash de toute beauté, vêtue d'un smoking que n'aurait pas renié Yves-Saint-Laurent.


Boobflash scene extrait de Just One of the Guys

Et c'est précisément parce que c'est un film de série B à petit budget que de telles scènes ont pu être possibles sans irriter trop les distributeurs.

Le film joue constamment avec les codes de représentation de la sexualité adolescente au cinéma, mais l'objectif recherché n'est pas purement farcesque, comme chez ses prédécesseurs (Porky's et consorts). Le sexe est omniprésent, c'est quelque chose de léger, mais c'est aussi le moteur des relations sociales. Les fans du film en ont souvent brandi le sous-texte féministe. Ainsi, l'intrigue est lancée sur une forme de semi-harcèlement sexuel subi par Terri (dont les professeurs se proposent jovialement de la recaler juste pour la reluquer une année de plus). Elle se plaint d'ailleurs : « c'est comme si la libération des femmes n'avait jamais existé ! ». A quoi son frère lui rétorque que « la femme moderne a gagné le droit d'être tout aussi tarée et perverse que nous, les hommes » (« It's just as if women's lib never existed ! » « Today's woman has the freedom to be just as sick and perverted as us guys »). Le film donne raison à cette répartie puisque Terri se rince à son tour l'oeil quand vient le moment pour elle de se retrouver dans le vestiaire des hommes.


Une fille dans les vestiaires extrait de Just One of the Guys

Bref, l'accroche féministe est finalement assez rapidement désamorcée, mais permet aussi d'aborder la question de l'identité au lycée. Finalement, il apparaît que la vraie source d'insécurité au lycée réside moins dans la gestion de la sexualité que dans la pression sociale. Ainsi, le makeover le plus décisif du film est peut-être moins celui de Terri qui se travestit en homme que celui qu'elle opère sur son pote Rick. En effet, elle était la it-girl de son lycée d'origine, elle devient l'emo-gay qui plaît aux filles dans celui-ci. En revanche, en une après-midi au centre commercial, elle permet à Rick de passer du statut de nerd inexistant à beau gosse sûr de lui. Ça en dit long sur l'impact des apparences pour créer ou révéler une identité.

Bref, finalement, avec une intrigue éculée, ce film de seconde zone traitait de problématiques complexes communes à l'ensemble des teen-movies des années 80, et surtout le faisait avec une liberté de ton rarement retrouvée après. Aucun des acteurs n'a eu de carrière significative, Lisa Gottlieb est maintenant professeur d'arts visuels à l'Université de Floride et Joyce Hyser est un des véhicules les plus courants de virus porno sur Internet à ce qu'on dit. Pourtant, le film a connu un succès assez confortable pour une production à petit budget à l'époque. Par la suite, sa réputation a fait le reste (ici, réputation = boob-flash). Pour saisir la portée subversive de l'exercice, il suffit de voir à quel point le même exercice, 20 ans plus tard, She's The Man, avec Amanda Bynes, a donné un résultat propret et aseptisé (on voyait même pas un sein d'Amanda, ni même une demie fesse de Channing Tatum, remboursez !).

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16 commentaires
  • Virgo
    commentaire modéré Ah je connais pas les Lemon Popsicles, merci! D'ailleurs, c'est marrant, j'hésitais à choisir sur la filiation du film: quelque part, c'est vrai que c'est moins She's the Man que les American Pie, et tout l'arc teenage-cul...
    12 janvier 2011 Voir la discussion...
  • Virgo
    commentaire modéré Ah je connais pas les Lemon Popsicles, merci! D'ailleurs, c'est marrant, j'hésitais à choisir sur la filiation du film: quelque part, c'est vrai que c'est moins She's the Man que les American Pie, et tout l'arc teenage-cul...
    12 janvier 2011 Voir la discussion...
  • Theolini
    commentaire modéré C'est bien :)
    10 janvier 2011 Voir la discussion...
  • cineflo
    commentaire modéré "Dans une tradition teen-movie remontant aux productions burlesques du National Lampoon et à Porky’s" j'ajouterais aussi la collection des Lemon Popsicle (sorte d'American Pie des années '70)
    11 janvier 2011 Voir la discussion...
  • Virgo
    commentaire modéré Ah je connais pas les Lemon Popsicles, merci! D'ailleurs, c'est marrant, j'hésitais à choisir sur la filiation du film: quelque part, c'est vrai que c'est moins She's the Man que les American Pie, et tout l'arc teenage-cul...
    12 janvier 2011 Voir la discussion...
  • Virgo
    commentaire modéré Ah je connais pas les Lemon Popsicles, merci! D'ailleurs, c'est marrant, j'hésitais à choisir sur la filiation du film: quelque part, c'est vrai que c'est moins She's the Man que les American Pie, et tout l'arc teenage-cul...
    12 janvier 2011 Voir la discussion...
  • Theolini
    commentaire modéré C'est bien :)
    10 janvier 2011 Voir la discussion...
  • cineflo
    commentaire modéré "Dans une tradition teen-movie remontant aux productions burlesques du National Lampoon et à Porky’s" j'ajouterais aussi la collection des Lemon Popsicle (sorte d'American Pie des années '70)
    11 janvier 2011 Voir la discussion...
  • Virgo
    commentaire modéré Ah je connais pas les Lemon Popsicles, merci! D'ailleurs, c'est marrant, j'hésitais à choisir sur la filiation du film: quelque part, c'est vrai que c'est moins She's the Man que les American Pie, et tout l'arc teenage-cul...
    12 janvier 2011 Voir la discussion...
  • Doha
    commentaire modéré Tiens j'ai oublié de dire que c'est cet article qui m'a poussé à m'inscrire sur vodkaster et à ne plus cracher systématiquement sur les teen movies.
    De plus j'ai bien aimé Just One of the Huys.

    Donc merci pour tout !
    4 août 2012 Voir la discussion...
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