Mort de rire

Alain Chabat, la descente aux enfers ?

Dossier | Par Jérôme Dittmar | Le 3 avril 2012 à 12h59

Qui n'aime pas Alain Chabat ? Figure sympathique et autrefois héroïque du PAF, l'acteur réalisateur n'est aujourd'hui que l'ombre de lui-même. Pire, la caricature d'une époque et le symbole d'un esprit consensuel qu'il a aidé à installer. La sortie de son Marsupilami est aussi l'heure du bilan.

Badaboum, celui que la comédie française tenait pour l'un de ses champions du rire malin n'amuserait-il plus personne ? Ou serait-il à bout de souffle, en fin de course, refusant de passer un relais dont on ne voudrait plus vraiment ? Les premières images de Sur la piste du Marsupilami sonnent comme un terrible aveu malgré lui. Dans une bande-annonce d'une laideur absolue et à l'humour effroyablement ringard, Alain Chabat et Jamel Debbouze tentent laborieusement de jouer une scène décalée comme si on était toujours dans les années 80. Mais qui a encore envie de voir ces vieux effets de connivence lourdingue et cette fausse naïveté trempée dans la fonte du second degré ? Qui veut s'amuser sur ces restes des 70's qui ont généré les comédies parmi les plus périssables et moins intelligentes de l'univers ? La générosité d'Alain Chabat a les limites de ses racines et méthodes.


L'art du bec-à-bouche, extrait de Sur la piste du Marsupilami

Car il y a un problème dans ces première images du Marsupilami, un symptôme de longue date et qu'il faut aller repêcher dans la sainte époque des Nuls. On ne pourra pas nier qu'à l'époque la petite bande amusait mieux que personne. Mais on ne pourra pas nier non plus, d'autant qu'ils l'ont toujours avoué, que leur fond de commerce était importé, à commencer par les USA et le mythique Saturday Night Live, dont Les Nuls l'émission ne fut qu'un vulgaire copier coller. Cet incapacité à générer des concepts télévisés originaux (véritable drame français), Chabat et sa troupe l'ont toutefois régulièrement contournée par quelques idées décapantes. Est-ce pourtant suffisant, rétrospectivement, pour leur trouver du génie en dépit d'une authentique originalité ? Quand on en vient à s'inspirer d'une culture de la parodie pour faire de la parodie, de qui, ou de quoi, devient-on la parodie ? Le problème n'est pas mince puisqu'il anime une large partie de la comédie française passée par la télévision et Canal+ en particulier. Il a surtout façonné une façon de rire et donc de penser dont on ne s'est pas encore totalement remis, la preuve.

Parodimania

Médiatiquement aussi intouchable que Jamel Debbouze, dont il faudra bien dire un jour l'exaspérante banalité, Alain Chabat n'a jamais cessé de vivre sur ses références : le SNL et les films qui suivirent de l'ère Bill Murray du début des années 80, leur cousin du National Lampoon, les parfois surestimés Monty Python (dont tous les descendants font pitié), le fossoyeur Mel Brooks, ou, pire que tout, les Zucker Abrahams Zucker, qui ne font plus rire grand monde avec Y a-t-il un pilote dans l'avion et cie. Problème n°1, l'horizon comique de Chabat est daté, il est marqué temporellement dans une époque du presque tout parodique qui aura longtemps la vie dure. En imitant ainsi ses pères, il s'est engouffré dans la grande brèche du détournement à l'origine du postmodernisme des 90's préparant l'arrivée d'un Michel Hazanavicius, le talent en moins. Encore qu'il faudrait aussi dire que l'auteur de The Artist est le pire rétromaniaque (au sens du plus entier, radical) en activité aujourd'hui.

Le Marsupilami ne change rien à l'affaire, les mêmes vannes référencées, entre Avatar, Tropico (la boisson) et Céline Dion, côtoient l'éternel pastiche de genre. L'arrière boutique publicitaire et goguenarde, fière de son idiotie entre amis (autre importation américaine initiée par le SNL), se perpétue inlassablement comme si rien n'avait bougé depuis vingt ans - on y entend d'ailleurs les mêmes blagues qu'à l'époque sur les habitudes vestimentaires des bourgeois. Le Marsupilami survivra mieux au temps qu'Astérix et Obélix Mission Cléopâtre avec ses blagues Itineris et autres poilades francophones. Mais, à l'image de Chabat, il reste l'incarnation d'un truc cool (le fameux esprit Canal) qui se croit culotté et même un peu branché quand il n'est qu'un film de nantis conformiste et consensuel, en version familiale. On a vu comédie française plus affligeante et moins drôle (pas difficile), mais si c'est tout ce qu'il reste comme grande production populaire, cette adaptation de Franquin chabatisée fait de la peine.


Itineris, extrait de Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre

Télémania

Problème n°2, contrairement à Hazanavicus, Chabat n'a pas de style. Il n'a pas d'intelligence formaliste du maniérisme, ni de goût. Irregardable aujourd'hui, La Cité de la peur pose la nullité de ses fondations esthétiques (peu importe qu'il ne l'ait pas réalisé). Sa filmo suivra sans faillir ce chemin vers la grande platitude télévisuelle, que le Marsupilami sauve timidement, par ses gros moyens et un semblant de direction artistique qui n'empêche parfois pas la laideur. Mais les deux problèmes sont liés. A force de s'appuyer sur la parodie à peine rehaussée par du burlesque (mieux utilisée dans le Marsupilami, son chef-d'oeuvre), Chabat n'a pas développé de style visuel, puisque une allusion, un vague côté bricolé, au pire une grimace et un prout, lui suffisent. Il n'a même pas de talent pour la comédie du point de vue rythmique ou de la construction - ce que ce dernier film prouve encore avec son récit tâtonnant que Jamel Debbouze enfonce un peu plus, lui-même n'ayant aucun tempo.

Chabat s'est démarqué au début avec Didier, qui dénotait sa passion pour le monde animal (pourquoi pas). Puis rapidement, il est revenu sur ses bons vieux acquis, hackant des adaptations de BD avec son ersatz de comédie SNL périmée, quand il ne se commet pas avec les Robins des bois pour un gros bide prévisible. Il y a bien l'acteur, plus hétéroclite, plutôt sympathique, mais un rapide coup d'oeil à sa filmo peinera à dénicher son grand film. Il en va du destin d'Alain Chabat comme de ses anciens complices. Perdus de vue ou ringardisés, ils incarnent une époque révolue qui s'accroche à son passé sans plus vraiment y croire. On ne peut pas casser les codes pendant plus d'une génération. Ou alors il faut casser les nouveaux qu'on a installés, ce qui est une révolution bien trop lourde à porter pour la plupart. Le fond du problème est aussi qu'à trop s'amuser de la pop culture lui servant de terreau, Chabat a fini par ressembler à son ventre mou. Quelle portée pour Lambert Wilson travesti en Céline Dion dans le Marsupilami ? De quoi veut-on nous faire rire ? Il ne s'agit ici que d'une complicité avec l'objet dont on se moque (doublement ringard puisque s'amuser de la diva est un truc définitivement has been). Chabat ne veut déranger personne. Il est devenu le plus normatif et poli des comiques avec son ami Jamel Debbouze, désormais héros responsable pour plateau télé. Tout cela est terriblement ennuyeux. Même un peu triste.

83 commentaires
  • Teusso
    commentaire modéré @Jerome_Dittmar

    Merci à toi pour ta réponse.
    4 avril 2012 Voir la discussion...
  • Cladthom
    commentaire modéré @Jerome_Dittmar

    Non mais je suis d'accord sur Chabat, ce n'est clairement pas un mec subversif. Il est profondément consensuel, politiquement correct et ça même depuis Les Nuls, mais dans ce domaine justement du "consensuel mou", il reste plutôt efficace, sympa, voire attachant, du moins moi je garde des bons souvenirs de Didier par exemple (bon je l'ai pas revu depuis 10 ans aussi faut dire). Pas très envie néanmoins de le revoir pour vérifier.
    Effectivement après rien à voir avec Stiller ou McKay... c'est le jour et la nuit.

    De toute façon comme je le dis 95% de la comédie française actuelle est consensuelle, gentillette (un peu sans goût). J'ai du mal à voir les comédies qui justement ne sont pas politiquement correctes aujourd'hui... faut établir ce défaut à l'ensemble de l'industrie française pas qu'à Chabat, qui lui de toute façon n'a pas réellement envie de déranger. C'est un brave toutou, mais qui parfois sait amuser. Déjà ça j'ai envie de dire.
    5 avril 2012 Voir la discussion...
  • Cypri3n
    commentaire modéré Ca va trancher chérie...
    5 avril 2012 Voir la discussion...
  • meriadeck
    commentaire modéré Honnêtement, moi je ne comprends pas l'acharnement sur un certain genre de cinéma. Remember l'article sur les nanars, qui a mon sens mélangeait tout et jetait l'avanie sur un certains types de spectateurs. Comme s'il y avait soudainement un "bon" cinéma et un "mauvais " cinéma. Moi perso j'ai été assez choqué de lire un truc pareil, aujourd'hui, sur un site qui se veut le site de "tous" les cinémas.

    Le soucis c'est qu'on est dans une sorte de tribune perso et c'est montré comme une vérité inscrite dans le marbre. Quant à Chabat on aime ou pas, qu'on le cloue ainsi pour avoir plagié SNL (woah combien de personne en France CONNAISSENT le SNL? vraiment, combien de personnes regardent la télé US: soyons honnêtes on est une minorité). Ensuite la charge sur la cité de la peur: incompréhensible. Laideur esthétique? Aucun exemple ne vient expliquer le propos.Et Jérome ne s’explique même pas sur son raccourcis entre Chabat et le fait que le réalisateur ne soit pas la même personne, pour lui la filiation est la même.

    Bon après on Berberian est allé faire "Six Pack" qui est LOIN d'etre LA référence en filme, donc c'est peut etre de son côté qu'il faut chercher les soucis. C'est simplement énoncé comme si c'était là aussi une vérité vraie. Rappelons quand même que le film est tourné en cinémascope, que la photo est (à mon sens) assez soignée (très proche des films d'actions US des années 90, moi je la trouve soignée cette photo), que le seuls choses qui ont un peu vieillie sont les vêtements.

    Mais dans l'ensemble je trouve que le film se tient plutôt bien, il se replace bien dans époque, se nourrit des références de son époque et en sort ainsi une parodie de son époque: après est ce que cette parodie resiste-t-elle au temps, est ce qu'on rit par nostalgie? ceux qui n'ont jamais vu le film avant et le découvrent aujourd'hui (doit bien y'avoir deux ou trois personnes dans le coma depuis 1995) nous le diront.

    Après l'article est plus un reglement de compte envers Chabat comme l'avait été l'article sur les nanars. Jérome règle ses comptes, ok on a compris, mais est ce que le cinéma est gagnant là dedans? Donc c'est plus un billet d'humeur, pas un billet d'actu.
    5 avril 2012 Voir la discussion...
  • IMtheRookie
    commentaire modéré @meriadeck oui, dans ce cas il faut qu'on mette un disclaimer au début des articles de @Jerome_Dittmar, qu'on vit clairement comme des tribunes ou des billets d'humeur effectivement.

    Vodkaster ne se veut pas prescripteur via le magazine, les prescripteurs ce sont tous les utilisateurs via les micro-critiques.

    Les articles doivent soit informer, soit expliquer, soit ouvrir des débats. Ce papier de Jérôme appartient clairement à la troisième catégorie.
    5 avril 2012 Voir la discussion...
  • IMtheRookie
    commentaire modéré Par ailleurs, j'ai vu le Marsu hier soir pour ma part et j'ai été assez agréablement surpris ( cf. ma micro-critique : http://www.vodkaster.com/event/view/1690887 ).

    Je trouve depuis toujours Chabat assez sympathique. J'aime beaucoup la voix douce qu'il avait quand il présentait le burger quiz par exemple. Là le Marsupilami est un film trop mignon clairement destiné aux enfants et en dehors de quelques fautes de goûts #celine on passe un assez bon moment.

    Après ce n'est pas forcément une très bonne comédie. Je trouve ça moins drôle qu'Intouchables par exemple, mais gravement plus sympathique que Radiostars. Globalement je trouve le film assez "familial". Et ce qui m'a vraiment bluffé c'est la qualité de la direction artistique, les couleurs très BD et le Marsupilami magnifiquement animé.
    5 avril 2012 Voir la discussion...
  • Cladthom
    commentaire modéré "Après ce n'est pas forcément une très bonne comédie. Je trouve ça moins drôle qu'Intouchables par exemple"

    Aie aie là tu me donnes moins envie du coup. Parce que moi Intouchables...
    5 avril 2012 Voir la discussion...
  • IMtheRookie
    commentaire modéré @Cladthom il est possible que toi tu trouves ça meilleur qu'Intouchables :)
    6 avril 2012 Voir la discussion...
  • tromatojuice
    commentaire modéré Sic transit.
    21 mai 2012 Voir la discussion...
  • Brazilover
    commentaire modéré Pas du tout d'accord mais pas du tout avec cet article. Déjà c'est très excessif et assez bête. De plus, ça fait un peu genre, on critique ce qui est acclamé comme Mel Brooks, les Monty Python, ou les ZAZ. Et désolé mais La Cité de la Peur est toujours une des meilleures comédies françaises et elle est toujours très regardable.
    26 mai 2012 Voir la discussion...
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