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Les créateurs de Delicatessen sont exposés à Paris jusqu'au 31 juillet 2018

Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, les frères Méliès

Dossier | Par | Le 12 septembre 2017 à 12h30

Musée consacré aux arts singuliers, la Halle Saint-Pierre, à Paris, expose les dessins, objets et créations plastiques ayant étoffé l’univers unique de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro. C'est à cette occasion que Joséphine Bindé a rencontré, pour Télérama, le tandem afin de revenir avec lui sur son parcours et ses inspirations.

Une rencontre à 3 francs 50

Fils de forains nantais, l’esprit plein de miroirs déformants, de monstres et de baraques à phénomènes, Caro dévore les feuilletons illustrés de Jules Verne, les romans de science-fiction d’H.G Wells et les films d’animation de Karel Zeman… tout en griffonnant des bandes-dessinées sombres et punk qu’il publie dans les magazines Métal hurlant, Fluide glacial et Charlie Mensuel. Jeunet, lui, ne dessine pas mais fabrique objets et maquettes depuis son enfance. « J’avais découvert l’animation dans un bistrot après un match de foot, quand je travaillais comme technicien chez France Télécom à Nancy, alors que Peter Foldes et Piotr Kamler passaient à la télévision ! » raconte-t-il. En 1974, Caro a dix-huit ans et Jeunet vingt-et-un lorsqu’ils font connaissance aux Journées internationales du film d’animation d’Annecy. Ayant fait le mur pour se rendre au festival, le jeune rebelle aux cheveux longs achète à Caro un exemplaire de sa revue Fantasmagorie (dédiée au film d’animation) pour la modique somme de trois francs cinquante.

« Lui était plutôt chien, j’étais plutôt chat ; lui plutôt François Truffaut, moi plutôt Jacques Tati ; lui Charlie Chaplin, moi Buster Keaton… Mais on partageait la même passion pour l’animation et pour une certaine forme de cinéma très visuel » souligne Marc Caro. « Plus Méliès que Lumière », le tandem se désintéresse du réalisme, préférant fabriquer des mondes imaginaires. En 1978, ils sortent leur premier court-métrage, L’Evasion. Pour mettre en scène un détenu cherchant à s’évader de sa geôle, ils bricolent une maquette de prison, de petits gardiens au visage modelé habillés de minuscules uniformes, et fignolent eux-mêmes meubles et guillotine miniatures, le tout baigné de jeux d’ombres à la Orson Welles et animé en stop-motion.

« Ce qui est incroyable avec l’animation, c’est que juste à partir de ce que vous avez dans la tête, vous pouvez créer de la vie ! Une vie souvent plus vraie et touchante que la réalité » s’enthousiasme Caro. Sans compter le plaisir de tout fabriquer soi-même. « Ce qui nous réunit, c’est le bonheur de faire. On se voit comme des artisans » explique son acolyte. 

La passion de l’étrange

En 1980, ils récidivent avec Le Manège, qui leur vaut le César du meilleur court-métrage d’animation. Armé d’une perceuse et de vis, Jeunet fabrique les squelettes métalliques articulés des mannequins. Marc Caro, lui, modèle leurs corps et leurs têtes expressives et décore le manège miniature où des chevaux alternent avec un cochon vorace. La passion de l’étrange et des arts forains les réunit déjà. Jefan de Villiers, Ronan-Jim Sevellec, Charles Matton, Gilbert Peyre : collectionneur d’objets en tous genres, Jeunet s’inspirera de ces artistes singuliers, pour certains découverts à la Halle Saint Pierre.

Suit Le Bunker de la dernière rafale (1981), court-métrage oppressant où des militaires se retrouvent confinés dans un bunker au rythme d’un compte à rebours. « On s’est beaucoup inspiré de l’expressionnisme allemand, du Cabinet du docteur Caligari avec les cadres, les taches de lumière… La collaboration était vraiment bicéphale. On a tout fait nous-mêmes comme si c’était un film d’animation » raconte Jeunet. Acteur, monteur : chacun fait un peu de tout. Pour Jeunet, à qui Caro transmet son perfectionnisme, c’est la meilleure école. « Le cinéma est pour moi l’art le plus complet, qui réunit tous les arts, explique Caro. Je ne comprends pas comment on peut ne pas vouloir s’impliquer dans toutes les étapes, tous les détails de fabrication d’un film. Le but, c’est que tout aille ensemble et vous happe ».  

Delicatessen : le premier long

Outre la réalisation en 1985 d’un clip pour Jean-Michel Jarre, pour lequel Marc Caro dessine une douzaine de robots sympathiques, et d’un court-métrage adapté d’une BD de Caro (Pas de repos pour Billy Brakko), le tandem se lance dans le format long, devenant parmi les rares cinéastes à storyboarder eux-mêmes et entièrement leurs films à la main. Durant un an et demi, ils élaborent le scénario et le storyboard de 110 en dessous de zéro, qui ne verra jamais le jour. 

Il leur faudra dix ans pour convaincre les producteurs de donner une chance au bizarroïde Delicatessen (1991) avec Dominique Pinon, acteur fétiche de Jeunet. Ce premier long-métrage aux rouages ingénieux  – qui obtiendra finalement quatre César dont meilleure première œuvre et meilleur décor – est si décalé que la production est même suspendue pendant un an faute de financement ! « Les gens ne comprenaient pas ce qu’on faisait. C’est le genre de film qui ne serait jamais validé aujourd’hui » regrette Jeunet.

 

Avec onirisme, noirceur et mélancolie, dans une atmosphère vieillotte et post-apocalyptique, Delicatessen explore un immeuble-microcosme habité par des personnages délirants aux trognes grimaçantes : boucher cannibale, éleveur de grenouilles, fabricants de boites à meuh, joueur de scie musicale. Caro s’occupe surtout des décors, Jeunet des comédiens et des effets de caméra. Cette dernière se glisse dans la plomberie grâce à un trucage, les focales courtes déforment les visages en gros plan, le son devient un personnage à part entière… 

La Cité des Enfants Perdus : la fable steampunk

Film ambitieux alliant fantastique et science-fiction, La Cité des enfants perdus (1995) sera leur second et dernier film en commun. Jean Rabasse se charge des décors (récompensés par un César) et Jean Paul Gaultier des costumes. Marc Caro se donne à cœur joie dans un style qu’il affectionne : le steampunk, courant rétrofuturiste permettant « de fantasmer  un futur où tout marcherait à vapeur ». Il dessine le personnage d’Irvin, un cerveau flottant dans un caisson verdâtre, avec des trompes de phonographe en guise d’oreilles… Mais Caro et Jeunet s’arrachent les cheveux : comment vont-ils arriver à réaliser les effets spéciaux ?  « Il y a beaucoup de références rétro, vintage dans nos films. Mais pour faire ça, on se sert des technologies les plus modernes ! On a été les premiers à faire du mixage et des effets spéciaux numériques » souligne Jeunet. 

Alien et Amélie Poulain : le début de la fin pour le duo

En 1997, Jean-Pierre Jeunet s’envole pour Hollywood réaliser le quatrième volet de la saga Alien. Appelé à la rescousse, Caro lui donne un rapide coup de main sur le design des personnages. Tous deux sont fascinés par H.R. Giger, le créateur des monstres des trois premiers volets. « On s’approche de ses dessins et on se demande comment il a fait ! Tout s’imbrique, on n’arrive pas à en démêler les rouages ». 

Mais la collaboration s’arrête là. « Les films qu’on a coréalisés reflètent ce qu’on a en commun. Mes idées améliennes, je les gardais pour plus tard car ce n’était pas la tasse de thé de Marc, qui est plus axé science-fiction. On a eu envie de suivre notre propre voie » explique Jeunet qui, en 2001, fait un carton mondial avec Amélie Poulain. Dans ce conte où l’imaginaire enfantin et les petits bonheurs ré-enchantent la réalité, on retrouve ce goût pour les objets insolites, le charme désuet et les filtre colorés. Il poursuit avec Un long dimanche de fiançailles (2004), Micmacs à Tire-Larigot (2009) et T.S. Spivet (2013). Pour sa part, Caro a réalisé Dante 01 sorti en 2008, des clips, des documentaires et des décors pour des films comme Blueberry de Jan Kounen, et Enter the Void de Gaspar Noé.

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