Filmer l'Afrique

Afrique : comment ça va avec le cinéma ?

Dossier | Par Gustave Shaïmi | Le 16 juillet 2013 à 16h00

Suivant l'exemple de Raymond Depardon pour le social, nous profitons de la sortie de Grigris (en salles depuis le 10 juillet) et de notre rencontre avec son réalisateur, le Tchadien Mahamat Saleh Haroun, pour tenter de faire un point sur la production cinématographique de l'Afrique subsaharienne.

« Je ne crois plus au collectif »

« Quand j'étais jeune, N'Djamena avait cinq salles, dont Le Normandie - le seul à être encore en activité aujourd'hui. J'y ai surtout découvert des films de Bollywood et des westerns », nous confie Mahamat Saleh Haroun. Le cinéma ne semble pas aller de soi dans bien des pays d'Afrique. Depuis la réouverture du cinéma Normandie dans la capitale tchadienne, permise par le cinéaste lui-même pour la sortie nationale de son film Un Homme qui crie en 2011, « les entrées ne sont pas au niveau que l'on espérait, mais cela ne nous surprend pas vraiment, dit-il. Il y a des gens qui vivent à N'Djamena depuis trente ans et qui n'ont jamais vu une salle de cinéma. Il y donc un travail d'éducation, d'initiation à réaliser, pour ajouter cette pratique du cinéma à celle de la télévision, où trop peu de films nationaux sont diffusés. » Le cinéma, au Tchad comme dans bien d'autres états d'Afrique subsaharienne, est un art relativement récent. Dans la période coloniale, il est connu comme spectacle, souvent ambulant, par ailleurs ségrégué lorsqu'il est proposé en ville. Souvent formée dans des écoles à Moscou ou à Paris (l'IDHEC notamment), une génération assure dans les années 1960 les débuts des cinématographies nationales de pays nouvellement indépendants : La Noire de... du Sénégalais Ousmane Sembène est le premier long noir africain en 1966, ouvrant la voie à une propagation progressive et à une augmentation de la production suffisamment importante pour qu'en 1969 soit créé à Ouagadougou le FESPACO (Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou).

Rampe de lancement pour les jeunes cinéastes autant que lieu incontournable de rencontres entre professionnels du continent et d'ailleurs, le festival alterne d'une année sur l'autre avec les Journées cinématographiques de Carthage, fondées trois ans auparavant en Egypte. Si beaucoup de réalisateurs préfèrent souvent présenter leur film en première mondiale aux prestigieux festivals de Cannes, Venise ou Berlin, le FESPACO reste une vitrine et un lieu d'échange important, comme l'a montré l'édition 2013. Une Déclaration solennelle y a été formulée par six pays lors d'un colloque sur le cinéma et les politiques publiques en Afrique. Les participants réclamaient l'activation concrète de l'ensemble des outils et des instruments d'aide au cinéma qui ont déjà été pensés et qui sont contenus dans les différentes politiques culturelles nationales. Un Fonds panafricain pour le cinéma et l'audiovisuel a été créé, dont l'idée fondatrice a quelque chose d'utopique : espérer qu'une sorte de solidarité cinématographique s'établisse entre les pays africains nantis économiquement et ceux qui le sont moins.

Mahamat Saleh Haroun sur le tournage de Grigris

Les utopies, Mahamat Saleh Haroun en est revenu depuis un moment déjà : « On a cessé depuis plusieurs années de penser le cinéma africain. Depuis le début, on a toujours pensé collectif. Après cinquante ans, si personne ne réalise que ça ne produit rien, c'est vraiment que les Africains ont tendance à être très patients, tranquilles quoi ! Les mêmes choses se perpétuent inlassablement. Cette obsession du collectif ne me paraît pas être juste. Il suffit de regarder l'histoire de l'humanité, jusqu'aux Printemps arabes, pour réaliser qu'un schéma fondamental pour les processus révolutionnaires et pour le reste veut qu'un pays fasse quelque chose à un moment donné qui donne l'idée à d'autres de faire de même, ou du moins de s'en inspirer, de s'en enrichir. On ne peut pas tous se lever au même moment, l'Afrique n'est pas une classe sociale. Il faut rappeler aux Africains que le panafricanisme est mort et bien enterré. Si même l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) ne fonctionne pas correctement, comment voulez-vous que les gens s'engagent à verser des quotes-parts dans le cinéma ? Serait-il concevable qu'un pays comme la République centrafricaine, qui comme la plupart des pays africains n'a pas de cinéma national, mette dans une corbeille de l'argent pour que des films zimbabwéens ou sud-africains se fassent ? Je n'y crois pas une seule seconde. Je ne crois plus au collectif. »

Sortir du désert

Il est vrai que le cinéma africain donne l'impression de s'être posé les mêmes questions depuis quarante ans. La Charte d'Alger de 1975 ou encore le Manifeste de Niamey au Niger en 1982 insistaient déjà sur le rôle primordial de l'Etat pour le développement de cette discipline sur le continent. Malgré cela, en dehors du Nigeria (le fameux « Nollywood ») qui produit à la chaine, à bas coût et pour un public bien spécifique, le manque de production, de distribution et de visibilité est devenu criant. L'actrice d'origine malienne Aïssa Maïga, que l'on a rencontrée pour le dessin-animé Aya de Yopougon, évoque un « désert » du cinéma africain francophone, un vide qui se ressent « d'un point de vue de l'imaginaire qui n'est pas renouvelé et n'est pas en phase avec la manière très rapide dont les capitales africaines évoluent. »

Aïssa Maïga dans Bamako d'Abderrahmane Sissako

L'obsession du collectif qu'évoque Mahamat Saleh Haroun semble être liée à la persistance des traditions et des croyances ancestrales comme d'importantes thématiques des productions du continent. L'imaginaire peu renouvelé qu'évoque Aïsa Maïga semble y être profondément lié. « Jouer le communautaire plutôt que l'individuel, c'est parfois diluer voire nier la responsabilité et la valeur de l'exemple, déclare Haroun. En tant qu'individu, j'ai tendance à me dire que je m'adresse à un seul spectateur, à une personne et que celle-ci ne peut pas s'identifier correctement à une communauté. Une communauté peut s'identifier à un personnage, mais l'inverse est difficile. Mettre en avant l'itinéraire et les choix d'un individu, c'est pour moi quelque chose qui peut soulever tant de questions éthiques que ça devient presque politique. »

Et si une avancée thématique du cinéma africain passait donc par de l'individuel réinjecté dans le collectif ? C'est en tout cas la dynamique à l'oeuvre chez Mahamat Saleh-Haroun, d'Abouna à Grigris en passant par Daratt et Un Homme qui crie. « Ce qui m'intéresse avant tout, ce sont les parcours de personnages confrontés à des choses que chacun pourrait être amené à affronter : le mensonge, la trahison, la mort... Le cadre posé est plus universel que traditionnel. Les traditions ont tendance à vous particulariser, à monter en épingle votre singularité. Le cinéma est pour moi un moyen de nous relayer au-delà des frontières plutôt que de mettre en avant des particularismes. » L'éloignement des thématiques de la tradition et des croyances d'antan permet un glissement vers des questions sociales, des peintures de l'Afrique traversée par la mondialisation ou encore des sujets assez polémiques dans les pays concernés, tels que la prostitution au Tchad, montrée dans Grigris. Si ces questions sociales peuvent être perçues comme un repli sur le national, elles ne sont pas dénuées de potentiel selon le cinéaste : « Je pense que les sujets de société ne sont pas forcément mineurs. Ils peuvent préfigurer d'importantes tendances à l'oeuvre à l'échelle du monde. On peut se dire par exemple que le mariage gay est un sujet de société alors qu'il augure quelque chose de plus grand. Ces sujets sont évidemment porteurs de nouvelles manières d'appréhender l'avenir du monde. »

Un Homme qui crie de Mahamat Saleh Haroun

Symboliquement, ces ouvertures du particulier sur quelque chose de plus vaste et abstrait passent entre autres chez Haroun par les regards-caméra dont il émaille chacun de ses films. Ces pauses dans le récit donneraient presque l'impression que le personnage - et avec lui le continent - regarde droit dans les yeux son public, annulant soudain toute distance géographique et sociale. « A partir du moment où l'on vient du continent et pour un peu qu'on en sorte et que l'on se retrouve dans un endroit chic, on connaît ce genre de regards, dit le réalisateur. Ils vous renvoient à votre étrangeté, au présupposé que vous n'êtes pas légitime à cet endroit-là, à ce moment-là. Ces regards-caméra, ce sont donc pour moi des manières d'interpeller l'autre. »

Vers une exception culturelle africaine ?

Un coup d'oeil au reste de l'actualité de l'Afrique au cinéma en 2013 montre que le continent attire au-delà de ses frontières. Marguerite Abouet, auteure de la bande dessinée Aya de Yopougon, l'adapte au cinéma en un dessin-animé en salles le 17 juillet. Ayant passé son enfance en Côte d'Ivoire, l'artiste n'en est pas moins résidente française depuis des décennies et revient évoquer son quartier d'Abidjan avec une équipe intégralement française. Quant à La Bataille de Tabatô (en salles le 11 décembre), situé en Guinée-Bissau et marqué par les souvenirs de la guerre d'indépendance, il est réalisé par le Portugais Joao Viana. Si bien des oeuvres tournées en Afrique par des étrangers soulèvent des questions actuelles, abordent des dossiers sensibles avec parfois un esprit d'enquête de terrain (In My Country, The Constant Gardener, Shooting Dogs, Blood Diamond, etc.), les Occidentaux y occupent toujours une place importante : ces films évoquent avant tout l'action et la politique des pays occidentaux sur le continent africain.

Aya de Yopougon

Mi-figue mi-raisin, Mahamat Saleh Haroun commente ainsi cet état des choses : « Les cinéastes ont toute légitimité de tourner où ils veulent. Je pense que la richesse de l'Afrique, c'est que des multitudes d'histoires restent à y raconter. Or, une partie du monde est clairement en manque d'inspiration cinématographique et me semble donc trouver des choses à filmer en Afrique. Ils ont tendance à ramener ses choses dans leur pays d'origine et à conforter ainsi une sorte de géographie du monde qui passe par leur regard bien spécifique sur l'Afrique. C'est là que la limite se situe. Tant que les pays africains ne mettent pas en place des politiques nationales qui leur permettent de se raconter dans des fictions, d'autres viendront se charger de le faire avec plaisir, mais ce ne sera pas la même chose. »

Portrait de Souleymane Démé, l'acteur de Grigris

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28 commentaires
  • tomsias
    commentaire modéré dû, pas du
    17 juillet 2013 Voir la discussion...
  • fcyannou
    commentaire modéré Je salue le travail de @gustaveshaimi sur le cinéma africain et offre ma petite contribution (que j'espère étoffer !) : http://www.vodkaster...s-du-cinema-africain
    17 juillet 2013 Voir la discussion...
  • Kikuchiyo
    commentaire modéré @fcyannou Merci pour la liste et la validation !
    17 juillet 2013 Voir la discussion...
  • zephsk
    commentaire modéré @IMtheRookie Eh bien oui, uniquement sur Vodkaster. Une fenêtre pop puis disparaît. Habituellement, sur cette fenêtre apparaît le lien de l'article avec un encart pour commenter et un bouton pour partager. Lorsque j'essaie sur VK, la fenêtre meurt au moment où elle apparaît.
    En revanche, ça fonctionne pour Twitter.
    17 juillet 2013 Voir la discussion...
  • zephsk
    commentaire modéré Enfin bon, là je sors de Pacific Rim, j'ai le cerveau en bouillie, les yeux écarlates, sortis de leur orbite.
    J'ai besoin DE CALME. Et d'un vieux chêne centenaire avec une légère brise sur mon front.
    Et une petite bière bien fraîche.
    17 juillet 2013 Voir la discussion...
  • musashi1970
    commentaire modéré @zephsk Vérifie si tu n'a pas une Google bar ou autre barre d'outils installée qui pourrait bloquer les fenêtres considérées comme des spams de VK sur FB.
    Sinon, sur IE, va dans les options, vide le cache et l'historique et rétabli la config par défaut, ....
    Normalement ca devrait remarcher, ....
    7 août 2013 Voir la discussion...
  • kerg
    commentaire modéré Pour ceux qui étaient à Avignon cet été, il y avait une thématique spéciale autour de l'Afrique (en lien avec le Festival). Vous avez parlé de Gomis, Haroun, Sissako et d'autres. Je me permets d'ajouter aux listes de films intéressants sur cette thématique, un essai-filmé de Pasolini : "Carnet de notes pour une Orestie africaine" (http://www.vodkaster...ne-Orestie-africaine).
    17 août 2013 Voir la discussion...
  • Kikuchiyo
    commentaire modéré @asatsuki Oui, mais ce n'est pas un film de nationalité africaine pour le coup...
    18 août 2013 Voir la discussion...
  • kerg
    commentaire modéré Certes, mais l'idée était juste de suggérer – en complément – un autre film réalisé en Afrique (dans le même esprit que la liste de tomsias). Pasolini, je crois, s'interroge vraiment sur comment filmer l'Afrique.
    18 août 2013 Voir la discussion...
  • AlphonseTram
    commentaire modéré Cet article redevient d'actualité avec ZULU et bientôt Mandela...
    14 décembre 2013 Voir la discussion...
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