A lire seulement si vous avez déjà vu Blade Runner

Comment Ridley Scott a récupéré le contrôle de Blade Runner

Dossier | Par | Le 3 octobre 2017 à 11h50
Tags : Hollywood

L’aventure Blade Runner s’étale de 1982 à 2007, avec pas moins de sept versions — voire huit, en comptant le tout premier montage d’environ quatre heures. Pour la dernière en date, finalisée en 2007, Ridley Scott a eu le contrôle artistique total, vingt-cinq ans après la première exploitation du film en salles dans une copie amendée par les producteurs. Nicolas Didier, de Télérama, revient sur ce long bras de fer dont le cinéaste a fini par sortir vainqueur.

Le montage du Final Cut, sans doute le meilleur, est le « préféré » de Scott, comme il le confie dans les bonus de l’excellente édition DVD Ultimate, qui regroupe les cinq versions principales. Un « montage final » qui n’aurait probablement jamais vu le jour sans la notoriété grandissante du réalisateur dont la filmographie, certes inégale, comporte une ou deux œuvres marquantes par décennie depuis la fin des années 1970.

L’histoire de Blade Runner est connue. En 2019, dans un Los Angeles futuriste, pluvieux et poisseux, Rick Deckard (Harrison Ford), policier chargé de traquer des androïdes à durée de vie limitée (appelés Réplicants), tombe amoureux de l’une d’entre eux, prénommée Rachel (Sean Young). Les débats passionnés sur la véritable nature de Deckard — être humain ou Réplicant qui s’ignore ? — durent depuis trente-cinq ans, et chaque version fournit son lot d’arguments en faveur de l’une ou l’autre des théories. Ce qui est sûr, c’est que l’interprétation « Deckard Réplicant » s’est renforcée au fil des années, comme si le personnage, point de cristallisation des divergences entre le cinéaste et la production, mutait d’homme à androïde à mesure que Ridley Scott reprenait le contrôle de son film.

« Deckard est un putain de Réplicant ! »

Car le réalisateur a toujours été formel, sans aucune ambiguïté : « Deckard est un putain de Réplicant ! ». Mais, en 1982, même si le scénario conservait une part d’incertitude, les producteurs préféraient qu’il soit humain, notamment pour ne pas assombrir l’image d’un Harrison Ford au sommet de sa carrière — c’est l’époque de Han Solo et d’Indiana Jones. Dès l’origine, Deckard était condamné à l’hybridation : malgré les directives de Scott, l’acteur dit l’avoir joué comme un humain et Hampton Fancher, le scénariste, affirme avoir écrit un rôle d’homme, et non d’androïde.

Blade Runner est la toute première adaptation au cinéma d’une œuvre de Philip K. Dick. En mars 1982, Ridley Scott, qui sort des Duellistes et d’Alien, rend une première copie – connue sous le nom de « version de travail » –, montrée lors de projections tests à Denver et Dallas par The Ladd Company, en partenariat avec la Warner (qui coproduit et distribue le film). Comme les réactions du public ne sont pas à la hauteur des espérances, la production impose, pour la sortie dans les salles américaines, une narration par Deckard – voix off qui paraît aujourd’hui démodée et un peu pataude – et, surtout, un happy end : Deckard et Rachel s’enfuient en voiture dans un paysage verdoyant (des images provenant des rushes de Shining).

La version suivante (1982), destinée au marché international, est sensiblement la même que la version américaine, à l’exception de quelques images plus violentes. Des modifications qui, mine de rien, vont déjà dans le sens de Scott : vers un film plus sombre, plus abrasif, plus pessimiste.

Licorne en origami

Quand la version de travail est exhumée au début des années 1990, elle crée l'engouement dans la perspective d’une ressortie en salles – Blade Runner était devenu culte grâce à la vidéo. Flairant une opportunité commerciale, la Warner propose à Ridley Scott de travailler sur un Director’s Cut (1992). Le cinéaste supprime alors la voix off et le happy end : Deckard et Rachel quittent leur appartement précipitamment et sont avalés par un ascenseur. Surtout, il ajoute le fameux plan de Deckard rêvant d’une licorne (le principal argument des tenants de la thèse « Deckard Réplicant »). L’image préfigure la dernière scène, lorsque le héros, juste avant de courir vers l’ascenseur, découvre une licorne en origami confectionnée par l’un de ses collègues, suggérant que ce dernier a eu accès à sa mémoire enregistrée. A cet instant, Deckard prend conscience de sa condition. Une trame reprise dans le final cut (2007) qui, hormis deux ou trois scènes rallongées, bénéficie surtout d’un magnifique travail de restauration du son et de l’image, en particulier des effets visuels.

L’identité de Deckard transforme radicalement le visage du film. S’il est humain (plutôt dans les anciennes versions distribuées en salles), la fuite « heureuse » à travers la campagne d’un homme et d’une Réplicante inscrit Blade Runner dans la catégorie peu fournie des films de science-fiction positifs (voir Enemy, réalisé par Wolfgang Petersen en 1985, avec son couple humain + extraterrestre). Un épilogue « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » qui, aujourd’hui, paraît artificiel et détonne avec l’ambiance ténébreuse du film.

En revanche, si l’on considère que Deckard est un réplicant, on assiste à la fuite désespérée de deux androïdes amoureux. Désespérée car ils seront sans doute traqués par d’autres "Blade Runners" (les policiers chasseurs de robots) et forcément rattrapés par leur date de péremption. Lorsque les portes de l’ascenseur se ferment et que le générique défile, au son du fantastique End Theme de Vangelis, on ne peut s’empêcher d’imaginer un second film : une course folle vouée à l’échec, vaine tentative d’échapper à la fatalité. Faisant de Blade Runner (final cut) un formidable prologue de film noir, encore à inventer.

 
16 commentaires
  • Hobbit77
    commentaire modéré @ChrisBeney C'est fait ;-)
    4 octobre 2017 Voir la discussion...
  • Metaju
    commentaire modéré La voix off et la fin de la première version était moyennes, mais la licorne et les yeux qui brillent supprimant tout doute quant à la nature de Deckard, c'est lourdingue.
    4 octobre 2017 Voir la discussion...
  • Metaju
    commentaire modéré Je suis partagé.
    4 octobre 2017 Voir la discussion...
  • Sleeper
    commentaire modéré moi je suis comme Villeneuve, j'ai grandi avec la 1ere version sans être dérangé par la voix off puis j'ai été émerveillé par la version de 2007 (alors que le director's cut 1992 m'avait laissé sur ma faim, ne me paraissait pas meilleur que la 1ere version)
    4 octobre 2017 Voir la discussion...
  • Sleeper
    commentaire modéré @Metaju je trouve ça amusant dans l'article de reprocher au happy ending de "paraitre artificiel" alors qu'il ne l'est pas moins que le "rêve de la licorne" :)
    4 octobre 2017 Voir la discussion...
  • Metaju
    commentaire modéré @Sleeper Ah ! Oui ? Émerveillé ? Je l'ai toujours pas vue la version de 2007.
    4 octobre 2017 Voir la discussion...
  • Sleeper
    commentaire modéré @Metaju visuellement c'est éblouissant, ça donne l'impression que le film vient de sortir comme cloné dans un nouveau corps plus jeune qui aurait lesté le poids des années que portait encore le director's cut 92... et le son est également magnifiquement exploité en salle, il contribue à l'expérience immersive sans les artifices de la 3D et sert délicieusement la BOF
    4 octobre 2017 Voir la discussion...
  • hugues.derolez
    commentaire modéré Comment on vote déjà @ChrisBeney ?
    5 octobre 2017 Voir la discussion...
  • ChrisBeney
    commentaire modéré @hugues.derolez Normalement, en bas de l'article doit s'afficher le sondage BeOpinion qui te permet de cliquer sur le film de ton choix. Ca marche pas ?
    5 octobre 2017 Voir la discussion...
  • LaKinopitheque
    commentaire modéré Je ne suis pas sûr non plus d'avoir vu la version de 2007 !
    5 octobre 2017 Voir la discussion...
Des choses à dire ? Réagissez en laissant un commentaire...
Les derniers articles
On en parle...
Listes populaires
Télérama © 2007-2017 - Tous droits réservés - 2 
Conditions Générales d'Utilisation - FAQ (Foire Aux Questions) - Mentions légales -