L'auteur
Julien Di Giacomo
juliendg
à lire aussi
Du même auteur
Tous les articles de Julien Di Giacomo
I saw the devil

Interview du cinéaste Kiyoshi Kurosawa

Rencontre | Par Julien Di Giacomo | Le 15 mars 2012 à 10h00

Avant sa rétrospective à la Cinémathèque Française qui débute aujourd'hui, Kiyoshi Kurosawa était l'invité d'honneur du festival du film asiatique de Deauville. Nous y étions, il y était : nous nous sommes rencontrés...

Aujourd'hui même débute à la Cinémathèque Française une rétrospective consacrée à l'oeuvre du grand Kiyoshi Kurosawa qui, il faut toujours le rappeler, n'a rien à voir avec Akira. L'institution rend donc hommage à une filmographie riche, passionnément biscornue, qui débute dans la série B, l'exploitation et le direct-to-video pour se diriger de manière presque inattendue vers une peinture habile des maux de la société japonaise, sous forme de polar (Cure), de fantastique (Kaïro) ou de chronique du quotidien (Tokyo Sonata). Les films de Kurosawa sont peuplés de fantômes, de disparitions, de vides qu'on cherche à combler, et brillent par leur noirceur quelque fois constellée d'humour ou d'optimiste, toujours mis en scène avec un incroyable brio.

Pour être tout à fait honnête, je ne connaissais rien de cette oeuvre à côté de laquelle il est pourtant tragique de passer, et j'ai découvert le réalisateur en 6 films entre la veille et l'avant-veille de mon interview avec lui. Le caractère condensé de cette cure express donne une impression de vertige et fait surtout ressortir l'extrême homogénéité de sa filmographie. Ses films sont liés entre eux, de l'horreur au social, par une indéniable cohérence mystique. Loin d'être un dépressif, un sadique ou un misanthrope taciturne, Kiyoshi Kurosawa est un homme d'une extrême courtoisie, qui se lève pour vous servir un verre d'eau avant le début de l'entretien (ce genre de choses est rare) et qui ne cesse de vous sourire en vous regardant droit dans les yeux lorsque vous les posez des questions dans un français auquel il ne comprend probablement rien.

Il paraît que vous êtes fan de Tobe Hooper, est-ce que le cinéma américain influence votre oeuvre de manière plus générale ?

J'ai rencontré Tobe Hooper à Los Angeles et lors de ses venues à Tokyo, j'aime son travail, mais surtout la personne qu'il est, humainement parlant. Pour ce qui est du cinéma américain, j'ai d'abord été un spectateur assidu, surtout pendant les années 70. J'étais jeune à l'époque, et ce sont ces films qui m'ont donné envie de tourner, mais surtout d'imiter le cinéma américain. Pendant toute la période où je faisais des films auto-produits, j'ai essayé de faire des choses qui ressembleraient à ce que je voyais, et je me suis vite rendu compte que ce n'était pas possible? Pour autant je continue à regarder des films américains très fréquemment, à en être inspiré, à avoir toujours ce désir de faire la même chose sans y parvenir. Puisque je vis au Japon et que je suis japonais, je ne ferai jamais de film américain, c'est évident. Mais je continue à me demander comment je pourrais m'en rapprocher, et ce questionnement, cette remise en question se poursuivent aujourd'hui encore.

Pourtant, des réalisateurs japonais comme Takeshi Kitano sont allés tourner aux Etats-Unis, peut-être pour tenter de se rapprocher de ce cinéma...

Peut-être que si j'y étais allé plus jeune, j'aurais appris à tourner différemment, et mon cinéma aurait été différent. J'aurais pu faire d'autres films, mais j'ai choisi de continuer à tourner au Japon... Est-ce qu'il aurait fallu que je parte ? Est-ce qu'il est encore temps que je le fasse ? Je lutte encore avec ces questions-là, mais je crois avoir trouvé au Japon ma façon de travailler et de faire des films, et je crois que j'ai envie de continuer à l'explorer.

Dans vos films, il y a une très forte imagerie de l'apocalypse, beaucoup d'entre eux se terminent par un drame ou un évènement tragique. Est-ce que notamment les apocalypses qui achèvent Charisma et Kaïro sont les mêmes ? Est-ce que potentiellement, les 2 films pourraient se dérouler simultanément et dans le même univers ?

A l'origine ce sont deux projets très différents, et au moment où je les ai conçus je n'ai pas imaginé du tout les faire se croiser. Ce sont des films qui ont été réalisés à la fin du siècle dernier, et c'est pour cette raison que le thème de l'apocalypse s'est imposé. Le personnage du capitaine du bateau survivant, qui apparaît au début et à la fin de Kaïro, a été joué par Koji Yakusho, qui est venu de lui-même me proposer de jouer dans le film car il avait très envie d'y participer. Koji Yakusho étant l'acteur principal de Charisma, je me suis moi-même dit qu'il y avait quand une correspondance entre les deux films, et je m'amuse de cette raisonnance sans pour autant savoir si elle existe réellement.


Fukushima, extrait de Kaïro

L'apocalypse qui clôt Charisma peut d'ailleurs ressembler à une vision lointaine de la fin de Fight Club. Que pensez-vous de cette comparaison ?

J'ai vu le film après avoir réalisé Charisma, et effectivement il y a des similitudes entre les deux fins, probablement parce que Fight Club a été réalisé autour du changement de siècle. Je suppose que c'est un élément chronologique qui a inspiré beaucoup de réalisateurs à mettre dans la fiction un terme à la culture du XXe siècle avant d'entamer un nouveau cycle. Mais en fait ce qui a inspiré le final de Charisma, c'est une scène de Spontaneous Combustion, dans lequel le héros, à distance, provoque la destruction d'une centrale nucléaire qu'on voit au loin à travers une fenêtre. J'ai été très marqué par cette image.

Votre dernier film en date, Tokyo Sonata, est au contraire beaucoup plus tempéré. Est-il plus facile pour vous de filmer l'ordinaire ou l'extraordinaire ?

Je n'aime pas filmer l'ordinaire, je préfère filmer tout ce qui est catastrophique et spectaculaire, c'est sans doute l'influence du cinéma américain sur mon travail. Mais je vis au Japon, je travaille à Tokyo, et la ville est vraiment l'incarnation même de mon quotidien. Je me suis toujours posé la question de savoir comment je pouvais mettre Tokyo en scène pour en faire un film? Dans Kaïro par exemple, c'est Tokyo mais je voulais que ça n'en ai pas l'air, alors je finis par la détruire justement parce que je n'arrive pas à résoudre ce problème. Pour Tokyo Sonata j'ai décidé de ne pas fuir, et de m'atteler à filmer cette ville dans ce qu'elle a de plus banal, et de mettre en scène la vie ordinaire de personnages dans ce décor qui finalement est aussi mon quotidien à moi aussi.

Vous avez dit dans une interview que l'amour n'était pas très important dans vos films, mais comme ils parlent bien souvent d'isolation, de perte de repères et de solitude, est-ce qu'on ne pourrait pas tout aussi bien dire que le manque d'amour est au centre de votre oeuvre ?

Je n'ai pas le souvenir d'avoir dit que l'amour n'était pas important dans mes films? Mais je pense en revanche que je ne suis pas doué pour filmer les gens qui s'aiment. En général c'est parce qu'ils s'aiment que mes personnages souffrent et se sentent de plus en plus seuls. L'amour est un élément dramatique dans mes films, et en même temps c'est ce qui permet au bout du compte aux personnages de s'en sortir et d'avoir le courage de se dépasser, de garder espoir en un avenir meilleur. Donc je pense qu'effectivement comme vous le dites l'amour est un élément très important dans mes films.

On trouve parfois aussi de la comédie dans votre cinéma, même si c'est de l'humour noir, qui permet de relativiser ou d'apaiser des situations souvent très sombres. Quelle utilisation faites-vous de cet élément ?

Je suis content parce que c'est la première fois qu'on remarque cet aspect un peu comique de mes films. Je pense que dans n'importe quelle circonstance les êtres humains ont tendance à faire parfois des choses ridicules, à avoir envie de cette légèreté que vous avez noté. Cela dit je n'intègre pas volontairement ces éléments comiques... C'est plutôt quand je cherche à décrire avec le plus de réalisme possible l'être humain, et que je m'attarde au mieux à la mise en scène de son comportement, que ces éléments apparaissent naturellement.

Vous aviez annoncé en 2009 que vous vous étiez lancé sur un projet de film historique. Est-ce toujours d'actualité ?

Effectivement c'est toujours mon projet, ce sont des films qui sont difficiles à réaliser pour des histoires de moyens, mais j'ai deux projets, deux scénarios que j'ai écrits et que j'aimerais pouvoir effectivement tourner à terme.

Pouvez-vous nous dire de quoi il s'agit ?

Ce sont deux projets indépendants : l'un traiterait de la guerre du Pacifique, qui a eu lieu il y a à peu près 70 ans, et l'autre de la guerre russo-japonaise, qui a eu lieu il y a un peu plus de 100 ans, au tout début du XXe siècle. L'idée c'est de filmer l'autre fois : la guerre a eu lieu, et j'ai envie de mettre en scène la façon dont cette expérience a marqué les japonais. On l'évoquait tout à l'heure, mais dans Charisma comme dans Kaïro je pense que j'ai mis en scène l'apocalypse, mais c'est une apocalypse absolument fictive. En l'occurrence la guerre a existé et j'ai envie de montrer cette forme d'apocalypse-là.

Image : ©Wikimedia Commons

Des choses à dire ? Réagissez en laissant un commentaire...
Les derniers articles
On en parle...
Listes populaires
Télérama © 2007-2017 - Tous droits réservés - 2 
Conditions Générales d'Utilisation - FAQ (Foire Aux Questions) - Mentions légales -