Une minisérie en 3 parties

Les Vingt - Chapitre 1

dossier | Par Henry Michel | le 31 Janvier 2012 à 11h42

Inspiré par la récente affaire Megaupload, Henry Michel nous livre un récit d'anticipation en trois chapitres imaginant les conséquences d'une loi condamnant à 10 ans de prison ferme les pirates les plus virulents.

0% - COMMENT JE ME SUIS RETROUVÉ EN PRISON

En entendant la foule protester de l'autre côté du mur d'enceinte, tandis que les matons, excités par le vacarme, nous gueulaient de rester immobiles dans la cour, je me suis souvenu du premier stream illégal de ma vie.

C'était celui du premier Loft Story - l'accès au direct vidéo sur le web était payant, et un gars sur un forum avait déniché la source brute du fournisseur technique, il suffisait juste de taper une longue adresse akamaï, et on avait le flux gratos. J'avais eu l'impression de braquer la réserve fédérale américaine.

J'avais vu Loana et son boloss niquer dans la piscine en direct.

Quand un candidat se faisait sortir, il prenait sa valise en alu et se dirigeait vers la sortie, et on entendait la foule hurler par-delà le mur. Ici c'était pareil, le même vacarme invisible. Ils voulaient tous qu'on sorte mais on ne pouvait pas : on était en prison.

La maison d'arrêt Enrico Macias de Saint-Quentin-en-Yvelines avait été spécialement aménagée pour nous, les 1000, et les matons n'étaient pas vraiment des armoires à glace - la raison était que nous non plus. Avant la vague d'arrestations, en imaginant nos conditions d'incarcération, le gouvernement était parti du principe que des gars qui passaient des journées entières à télécharger des téraoctets de musique, séries, films, et boulards en tous genre n'étaient probablement pas taillés comme des Navy Seals. Et le plus choquant dans l'histoire c'est que c'était vrai. On était tous soit trop maigres, soit trop gros, et des garçons assez doux dans l'ensemble. Dom, un des gars du bloc vert, qui avait maté plus de séries TV que vous n'aurez jamais l'occasion d'en voir en toute une vie, passait son temps au réfectoire à fantasmer sur des exploits qu'on ne réaliserait jamais :

- Oz, les gars. Oz. La série Oz. On est tous mornes, là, à subir ce truc, cette prison de merde, si on avait un peu de jugeote et de couilles on pourrait tout diriger, suriner des gars, avec des bouts de verre, tchac, la gorge qui explose, on trafiquerait des trucs et tout.

- Comme quoi ?

- Comme je sais pas moi, des cigarettes.

- Mais tu ne fumes pas, tu es asthmatique, tu veux suriner quoi, t'arrives à peine à viser ton assiette avec ta fourchette. Et tu veux suriner qui ? Y'a que nous dans cette prison, y'a que les 1000.

- Le gars il veut suriner quelqu'un juste pour nous regarder fumer.

On se marrait.

Les premières semaines, nous n'avions pas trop paniqué. On était incrédules. On pensait à un coup d'éclat du président. Il avait prévenu la France entière mais on s'était globalement amusés de ses gesticulations.

Puis un jour, le chanteur Enrico Macias, un des potes du président, s'était fait sauter le caisson à la carabine dans un hôtel de province. Et tous les politiques, de droite comme de gauche, avaient décrété que c'était la faute au téléchargement illégal. Dans son ensemble : musique mais aussi ciné, tv, tout, la faute à tout le monde. Les pirates mélomanes étaient visés, mais pas seulement. Le prez avait dû s'imaginer que si l'on continuait à télécharger, tous ses amis du show business allaient se faire sauter le caisson un par un et il n'y aurait plus personne pour le soutenir pendant sa campagne.

Comme si on en avait eu quelque chose à foutre de télécharger du Enrico Macias.

Bref, le président avait pété un câble. Il avait fait une allocution télévisée, en annonçant pour résumer que malgré l'interdiction des sites de streaming, de ddl, des moteurs de torrents, on trouvait encore des moyens de télécharger illégalement et de piller les artistes. Que malgré ses super lois HADOPI toute molles et la carte culture, on n'en avait toujours rien à battre. Alors il a dit que la guerre était déclarée : ils allaient en chopper mille, parmi les plus gros, seulement mille, au hasard, et il allait leur mettre la misère. Une peine incompressible de dix ans, dans une prison spéciale qui allait nous redresser l'esprit. Les 1000 allaient morfler pour les millions d'autres, pour l'exemple, et il fallait pas venir pleurer après.

On avait plutôt rigolé. On s'était dit que jamais le truc ne passerait. Et puis la loi Macias a été promulguée.

Un après-midi, je regardais tranquillement un screener dans le canapé, mon chat sur le ventre, quand ma porte d'entrée a traversé la pièce, et dix mecs cagoulés du RAID se sont précipités pour faire des clés de bras à tout ce qui respirait dans l'appart.

J'étais un beau poisson pour eux. 30 téras de films, de séries, de musique, de pornos, d'ebooks, et de logiciels. Le diable en personne. J'étais destiné au Bloc Noir.

Au centre de détention Enrico Macias, il y a un Bloc pour chaque typologie de téléchargeur délinquant, avec des soins et des traitements adaptés. Le Bloc Rose pour les gros téléchargeurs de porno, Bloc Blanc pour les logiciels, Bloc Vert pour les séries TV, Bleu pour le cinéma, Rouge pour la musique, et pour les gros collectionneurs puridisciplinaires dans mon genre, le Bloc Noir.

Le chiffre de 1000 avait été suggéré, paraît-il, par un aréopage d'experts et avait une haute valeur stratégique. C'était assez pour faire peur, car on nous promettait une deuxième vague. C'était assez raisonnable pour tenir dans un seul centre de détention. Et surtout, le chiffre était suffisamment élevé pour que le public ne retienne pas nos noms et ne fasse pas de nous des étendards, comme les mineurs chiliens ou les infirmières bulgares.

On nous appelait juste « Les 1000 ».

Au départ nous étions excités d'être en prison, c'était exotique, il n'y avait pas d'autres criminels dangereux, en plus les douches étaient méga tranquilles. On n'était pas à Fleury-Mérogis mais à Enrico Macias.

Il y avait eu des manifestations de soutien à l'extérieur de la prison durant les premières semaines. On savait qu'on faisait le buzz mais le peu de retours venaient de nos visites hebdomadaires.

On se sentait un peu stars, on allait enfin pouvoir, dans l'opinion publique, mettre ce sujet du téléchargement illégal à plat. On allait sortir en héros au bout d'un mois.

Et puis les choses se sont tassées. Les manifestations se sont faites plus rares. Les avocats moins confiants. Les familles moins souriantes.

Et petit à petit, on s'est dit qu'on allait peut-être rester réellement dix ans dans cette taule pour donner l'exemple.

Au bout de deux ans d'incarcération, c'est comme si on avait vécu toute notre vie ici. On était déjà résigné. Il y avait encore une fois par mois des manifestations derrière le mur, comme ce matin, mais parfois on se demandait si ce n'était pas devenu des apéros Facebook, les clameurs s'adressaient de moins en moins à nous.

Vers 15h la foule avait été dispersée. La régularité mensuelle de ces interventions était en train de m'inspirer. C'était très dur de pouvoir réellement esquisser de bonnes idées pour sortir de ce merdier la tête haute. Surtout qu'on était une bande de tarés, et que notre seule expérience de la prison venait du cinéma et de la télé. Les gars du Bloc Bleu (cinéma) et du Bloc Vert (télé) m'embrouillaient la tête en permanence.

- Le secret, avait dit un des gars du Bloc Bleu à la cantine, c'est de fusionner notre savoir. On a vu des millions d?heures de trucs liés à la prison, on a mille façons de sortir de ce trou, on prend juste pas le temps de réfléchir. J'ai parlé à Xavier du Bloc Vert, on a une pure idée.

- Sans déconner, ne me la raconte pas. Laisse-moi finir mon flamby et ensuite je retourne à ma cellule.

- L'idée, c'est de déclencher une émeute. Comme dans Bronson, tu vois, ou Volte/Face, ou Watchmen, ou MI4. Un truc épique, on s'y met tous, et on fait en sorte que je t'éclate le nez avec un plateau, par exemple.

- C'est une superbe idée, merci.

- Non mais attend. C'est pour que t'ailles à l'infirmerie.

- Si c'est pour qu'uniquement lui aille à l'infirmerie, elle est nulle ton idée. Si tu fais une bagarre collective, y'aura plein de mecs à l'infirmerie. Faudrait plutôt organiser une fight bien straight, en one to one, dans la cour, genre In Hell avec Van Damme.

- J'adore ce film ! s'enthousiasma un des Bloc Rose.

- Bref, m'embrouillez pas. On trouve un moyen de lui éclater le nez pour qu'il aille à l'infirmerie.

- Pourquoi il ferait pas une grève de la faim comme dans Hunger, plutôt , pour aller à l'infirmerie ?

- Parce qu'il serait vachement affaibli pour la suite du plan !

- Ah, parce que je ne serais pas affaibli si tu m'éclates le nez avec un plateau repas ?

- Ben non, ça ne t'affaiblit pas. Ca t'enlève pas de l'énergie, t'as juste mal.

- T'es taré.

- Je continue. Là, t'arrives à l'infirmerie. Et là on passe en mode Prison Break. Tu piques les clés à l'infirmière, ou mieux encore, tu la séduis pour qu'elle nous aide !

- Brillant. Je suis sûr qu'elle sera complètement charmée par un mec en pyjama uniforme, le nez en sang. Roulage de pelle direct.

- C'est plus une meuf à l'infirmerie, en plus, hein. Ils ont changé le mois dernier. C'est un mec maintenant.

- Ah bon ?

- Oui.

- Merde.

- Ton plan est foutu.

- Bon, j'ai un plan B. Tu menaces de lui trancher la gorge avec une branche de tes lunettes façon Parrain III.

- Et après ?

- Tu attires tous les matons et pendant ce temps on s'évade.

- Par où ?

- Par un trou qu'on couvrirait par un poster, comme dans Les Evadés.

- Donc je me sacrifie et me fait éclater le nez, pour que vous puissiez sortir par un trou improbable ? Ta proposition est vraiment séduisante, laisse-moi le temps d'y réfléchir.

Toute la tablée se marrait. Le mec du Bloc Bleu se tut pour réfléchir à une autre idée. Le silence se brisa quand un petit gars du Bloc Rose en bout de table, tout timide, proposa :

- Tu pourrais aussi peut-être enculer l'infirmier pour détourner son attention.

Les Vingt est une minisérie en trois parties. Lire le chapitre suivant.

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