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"It's a sin, to kill a mockin' bird"

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, retour sur l'adaptation d'un livre culte

Actualité | Par Raphaël Clairefond | Le 20 septembre 2011 à 15h25

Connaissez-vous Harper Lee ? Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, ça vous dit quelque chose ? Peut-être l'avez-vous lu sous le titre Quand meurt le rossignol ou encore Alouette je te plumerai. Au milieu de tous ces noms d'oiseaux, difficile de s'y retrouver. Pour fêter le cinquantième anniversaire de sa publication, Le Livre de Poche propose un mini-site dédié à Harper Lee, l'occasion pour nous de revenir sur ce roman culte aux États-Unis et son adaptation au cinéma qui l'est tout autant. Deux grandes oeuvres sur le racisme ordinaire et les moeurs d'une petite bourgade du sud des Etats-Unis dans les années 30.

On s'explique mal l'origine du titre français de l'adaptation ciné, Du Silence et des ombres, mais concernant l'oiseau moqueur, voici déjà quelques précisions :


Les moqueurs ne font que chanter extrait de Du silence et des ombres

En France, rares sont ceux qui ont entendu chanter l'oiseau moqueur et encore plus rares ceux qui ont lu l'émouvant (et unique) roman d'Harper Lee. Pourtant, de l'autre côté de la Manche comme de l'Atlantique, loin d'être cantonné au rayon best-seller, l'ouvrage est devenu un grand classique au programme de la plupart des écoles et collèges. Il a été vendu à plus de 30 millions d'exemplaires dans le monde. Dès 1961, Alan J. Pakula (auteur de célèbres thrillers des années 1970 : Klute, Les Hommes du président) en achète les droits, avant même que le livre reçoive le Prix Pullitzer.

Pakula, qui produit les films de Robert Mulligan à cette époque, lui confie le projet. Le résultat s'avèrera on ne peut plus concluant, puisque le film remporte à l'époque trois oscars, dont celui du meilleur acteur décerné à Gregory Peck. Pour l'anecdote, la star s'était très bien entendue avec Harper Lee venue sur le tournage. Après la cérémonie, il a déclaré être plus fier de la montre que l'écrivain lui avait offerte et qu'il portait au poignet, que de la petite statuette dorée. Une belle success story artistique, donc.

Gregory Peck est l'avocat Atticus Finch. Veuf et père de deux enfants, il est chargé de défendre un homme noir accusé injustement du viol d'une femme blanche. Il devra affronter l'hostilité d'une population locale encore profondément raciste. De facture relativement classique, l'oeuvre et son adaptation se situent à la croisée des chemins, entre le mélodrame, le film de procès et le conte initiatique. Le point de vue est en effet celui de Scout, huit ans environ, la fille de l'avocat qui nous relate l'histoire une fois devenue adulte.

La naïveté, l'innocence de son regard porté sur la méchanceté de certains hommes teinte le film d'un humanisme certes touchant, mais qui peut paraître un peu désuet, un peu guindé aujourd'hui. Rappelons tout de même qu'au moment où sortent le livre et le film, le mouvement pour les Droits Civiques bat son plein aux Etats-Unis, ce qui aboutira en 1964 au Civil Rights Acts qui interdira définitivement toute forme de discrimination raciale. Un climat beaucoup moins consensuel donc, au sein d'une Amérique encore très clivée, hantée par les fantômes de la guerre de Sécession. Ce n'est du reste pas un hasard si une petite mamie aigrie de la bourgade est réputée garder constamment à portée de main un vieux pistolet de l'armée sudiste, relique d'un passé qui ne passe pas très bien. Dans les scènes du procès, on est frappé par le fait que les noirs y assistent au balcon à l'étage, quand les blancs occupent la salle en bas. Mulligan, à l'époque déclarait pourtant ne pas vouloir réduire le récit à cette question : « En adaptant au cinéma « To Kill a Mockingbird », on court le risque de le prendre comme prétexte pour s'attaquer au problème de la ségrégation raciale. Le livre ne fait pas de discours. Il ne parle pas de manière mélodramatique de la lutte raciale et de la haine raciste. Il traite de la bigoterie, de l'incompréhension et de la rigidité des préceptes d'une ville du Sud. » [1].

Pourtant, force est de constater que le procès occupe une place bien plus importante que dans le roman. Inévitablement, la plaidoirie de l'avocat stigmatisant les préjugés de la société blanche fait figure de morceau de bravoure, et a dû jouer dans la balance au moment de décerner l'oscar à Gregory Peck.


Plaidoirie extrait de Du silence et des ombres

« La vérité est que certains Noirs mentent, certains Noirs sont immoraux, certains Noirs représentent un danger pour les femmes - noires ou blanches. Mais cette vérité s'applique au genre humain dans son ensemble, pas à une race en particulier.» (extrait du roman)

De même, les gros plans pleins d'empathie sur l'accusé noir, racontant en larmes sa version des faits, transforment le personnage en martyr de la longue lutte pour l'émancipation. Si telles étaient les intentions de Robert Mulligan, on peut se demander pourquoi il a supprimé le personnage de la soeur de l'avocat, qui vient s'installer chez eux pour inculquer à la petite fille et à son grand frère les valeurs traditionnelles : on ne se mélange pas avec les noirs, ni avec les descendants de familles qui portent telle ou telle tare, les filles portent des robes et doivent bien se comporter en société, etc. Dans le roman, les conflits éclatant dans la famille résultent justement de ce décalage entre le progressisme du père et le rigorisme de la tante. Le décryptage de l'idéologie et des préjugés ancrés dans ces petites sociétés du Sud des Etats-Unis est bien plus complexe et ambitieuse, mais il est vrai que le format cinéma fait souvent la part belle à l'action et aux émotions fortes?

« Les avocats n'ont-ils pas commencé par être des enfants ? »

Cette citation de Charles Lamb, l'épigraphe du roman de Lee, résume bien la démarche de l'auteur qui, en adoptant le point de vue de l'enfant qui pose des questions « bêtes » en apparence, comme l'avocat, permet de mettre en lumière la nature crapuleuse ou malhonnête des faits et des attitudes des adultes. Le film et le roman se retrouvent dans leurs manières assez fines de mettre en scène les enfants, leurs jeux et leurs peurs, leur brutalité et leur tendresse? Et surtout la difficile perte de leur innocence mise à l'épreuve des problèmes des grands, ce qui nous vaut de savoureux dialogues fidèles au dicton selon lequel « la vérité sort de la bouche des enfants » :

« La seule chose que je puisse faire en ce monde, compte tenu de ce que sont les gens, c'est rire, alors je vais m'engager dans un cirque et comme ça, je rirai comme un bossu toute la journée.

- Tu comprends tout de travers, Dill, expliqua Jem. Les clowns sont tristes, c'est les spectateurs qui rient d'eux. »

Dans le film, le rôle central de la jeune héroïne, de son frère et du petit voisin donne lieu à des scènes nocturnes très réussies, tournant autour d'un mystérieux voisin qui ne sort pas de son obscure demeure, suscitant la fascination et l'effroi des enfants. Dans la scène ci-dessous, Robert Mulligan s'improvise expressionniste en laissant glisser de grandes ombres menaçantes sur les murs.


La mystérieuse maison extrait de Du silence et des ombres

Ce geste le rapproche de l'autre grand film expressionniste américain avec des enfants : La Nuit du chasseur, de Charles Laughton, sorti quelques années plus tôt (1955).


Ombre terrifiante ... extrait de La Nuit du chasseur

Mais là où le personnage de Robert Mitchum ne faisait rien pour cacher sa présence, sa banale humanité, traînant tranquillement autour de la maison, le voisin autiste demeure lui, longtemps caché. Dans le film de Mulligan, l'ombre portée sur le mur relève clairement du fantasme des enfants qui imaginent (littéralement : projettent) l'image de ce psychopathe qui se nourrit d'écureuils crus. La scène anticipe en fait une véritable attaque des enfants dans un sous-bois. A ce moment là, le conte de fée à la Hansel et Gretel rejoint la sordide réalité personnifiée par un détestable bonhomme alcoolique et violent (le père de la jeune fille "violée").


Attaque dans la forêt extrait de Du silence et des ombres

A chaque fois, c'est la main, sur laquelle se focalise la caméra et la terreur de l'enfant ; d'abord celle du grand frère protecteur sur la tête de sa soeur, puis celle de l'assaillant qui cède à ses pulsions criminelles. Crochue, elle nous fait remonter à celle de Nosferatu, avec ses longs doigts comme des serres prêtes à se refermer sur sa proie.


Nosferatu extrait de Nosferatu

Les terreurs enfantines imaginaires répondent aux préjugés délirants de la communauté blanche sur les noirs autour de cette noble formule d'Harper Lee au début de son récit « Il n'y a à avoir peur que de la peur elle-même ».

A l'image des premiers plans du générique qui nous montrent les petits objets de la boîte à secrets des enfants, Harper Lee et Robert Mulligan, nous font donc pénétrer avec bonheur dans l'intimité de ces fascinants garnements, qu'on pourra préférer aux sales petits français qui ont envahi nos écrans pour une vague histoire de boutons. En ce qui concerne la ségrégation et la lutte pour les droits civiques, notons que c'est également le sujet de La Couleur des sentiments qu'on découvrira le 26 octobre au cinéma, après avoir écrasé le box-office à sa sortie aux Etats-Unis. Cette fois, c'est la belle Emma Stone qui écrit un livre dans les années 60 pour dénoncer la condition des bonnes noires qui élèvent les enfants des blancs. En guise de conclusion, en voici la bande-annonce qui laisse présager une pointe d'humour et pas mal (trop ?) de bons sentiments :

Pour aller plus loin, nous vous recommandons deux articles de Critikat :

Dossier Robert Mulligan à l'occasion de la rétrospective à la Cinémathèque
La critique de Du Silence et des ombres

Ne Tirez pas sur l'oiseau moqueur est réédité par Le Livre de Poche, participez au jeu-concours pour gagner un DVD du film !

[1] « The big danger in making a movie of To Kill a Mockingbird is in thinking of this as a chance to jump on the segregation-integration soap box. The book does not make speeches. It is not melodramatic with race riots and race hatred. It deals with bigotry, lack of understanding and rigid social patterns of a Small Southern town. » (Robert Mulligan, bonus DVD)

3 commentaires
  • viadd
    commentaire modéré Un livre vraiment extraordinaire : bien écrit, émouvant et très intéressant. Je ne comprends pas pourquoi il n'est pas plus connu que cela en France. Hâte de voir le film (et peur d'être déçu...) !
    20 septembre 2011 Voir la discussion...
  • hugues.derolez
    commentaire modéré Alors que Troy Davis devrait s'éteindre aujourd'hui, cet article est on ne peut plus d'actualité.
    21 septembre 2011 Voir la discussion...
  • zephsk
    commentaire modéré A noter pour l'anecdote que c'était le film préféré de Michael Jackson... Film sympathique.
    23 septembre 2011 Voir la discussion...
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