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Profession : distributeur indépendant

Dossier | Par Chris Beney | Le 19 septembre 2016 à 13h10

Du 21 au 27 septembre, UGC organise l’opération « Coup de pouce » destinée à mettre en avant 8 films indépendants, prochainement dans les salles. Le public est ainsi invité à découvrir des cinématographies rares (du Vanuatu avec Tanna, de Palestine avec 3000 nuits, de Jordanie avec Theeb), de découvrir des films ayant séduit en festivals (Harmonium à Cannes, Fukushima mon amour à Berlin, Sonita à Sundance), un documentaire français (Et les mistrals gagnants) et même un long-métrage d’animation (La Grande course au fromage). C’est aussi et surtout l’occasion pour le grand-public de faire connaissance avec les distributeurs indépendants qui portent ces films (et qui présenteront pour la plupart les séances programmées aux Halles, à Paris) : la place d’un film dit d’auteur est-elle dans un multiplexe ? Que représente la sortie d’un long-métrage dans leur économie ? Comment tracer le chemin le plus court entre un film et ses spectateurs potentiels ? Premiers éléments de réponses de la part des intéressés.

« Le destin des distributeurs indépendants […] est de faire faillite si leur innovation stratégique ou les talents qu’ils ont découverts s’avèrent peu porteurs ou d’être « pillés » par les grands groupes s’ils engrangent plusieurs succès. En effet, une fois un réalisateur devenu « bankable », il est tenté de rejoindre un grand groupe, ce qui empêche les distributeurs indépendants de capitaliser sur leur prise de risque initiale ». Dans la distribution cinématographique comme ailleurs, quand on est gros et riche, on le reste, et quand on est petit et pauvre, on le reste aussi : c’est l’un des enseignements à tirer du rapport Kopp, rendu public au début du mois de juin. Dans ce document de 87 pages, commandé par le Bureau de Liaison des Organisations du Cinéma et œuvre d’un expert indépendant, il est écrit que ce sont toujours les mêmes compagnies qui occupent les 15 premières places du classement annuel des distributeurs. En 2014, les 6 majors américaines cumulaient 39% des recettes pour 95 films sortis, quand une quinzaine de distributeurs indépendants se partageaient 29 % du marché, et une autre centaine de petites sociétés, 4 % des encaissements. 

« D'un point de vue intellectuel et créatif, c'est le secteur où il se passe le plus de choses »

« La distribution indépendante, qui est le reflet de la diversité que le monde nous envie, est aujourd'hui le maillon le plus fragile de la chaîne » annonce Etienne Ollagnier. « Nous avons plus que jamais besoin du soutien de tous les acteurs de la filière, des pouvoirs publics, comme des exploitants. D'où l'importance de « Coups de pouce » ». L’actuel président du Syndicat des Distributeurs Indépendants distribue Theeb, film jordanien récompensé à Venise en 2014 puis nommé à l’Oscar du film étranger, pour le compte de Jour2fête. « Les qualités de cet incroyable premier film nous ont immédiatement séduits » raconte-t-il. « Theeb est à la fois un très beau film d'auteur et il a tous les ingrédients d'un film d'aventure : suspens, action, émotion ».

De quoi séduire un public plus large que celui auquel le destine son pédigree, mais encore faut-il pour cela arriver à se faire connaître. « Economiquement la situation est de plus en plus fragile et complexe, car incroyablement concurrentielle. Tellement de films sortent chaque semaine... » reconnaît Cécile Oliva, distributrice avec Bodega de Fukushima mon amour, une œuvre bouleversante qui l’a émue à la dernière Berlinale. « Mais d'un point de vue intellectuel et créatif, c'est le secteur où il se passe le plus de choses. L'innovation est permanente et surgit de toutes les cinématographies du monde ».

Dans cette mêlée que forme chaque semaine la douzaine de nouveautés en salles, il faut faire preuve de créativité, jouer des coudes, anticiper et voir loin, parfois même avant la naissance du film, et bien davantage par conviction artistique que par appât du gain. « Ayant déjà collaboré avec succès avec la très bonne société de production Comme des Cinemas pour Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa, nous avions suivi Harmonium dès le stade du scenario, qui nous avait déjà beaucoup plu » raconte Eric Le Bot, distributeur du film pour Version Originale / Condor. « Mais les premiers films de Koji Fukada ne permettaient pas vraiment de cerner la manière dont il allait traiter cette fois son sujet, ici assez différent. Le producteur, confiant, a accepté d'attendre que le film soit fini pour nous le montrer après montage et, dès la fin de la projection, nous avons manifesté notre intense désir de la distribuer. Le film est à la fois poétique et réaliste, doux et puissant, léger et dur, donc d'une grande richesse, également dans son propos sur la culpabilité. » « Nous sommes convaincus que le film plaira aux journalistes et aux spectateurs cinéphiles, et qu'il a un bon potentiel » reprend-t-il. « Il ressemble en ce sens à notre première sortie, Shokuzai, qui a réalisé 165 000 entrées. »

Du fromage pour les petits, Ken Loach pour les grands

Pour espérer satisfaire les impératifs économiques sans lesquels leur espérance de vie serait mise à mal, les distributeurs indépendants comptent sur l’aura des récompenses glanées en festivals, le soutien éventuel de l’AFCAE (Association Française des Cinémas d’Art et d’Essai), le financement participatif parfois (c'est le cas des Pépites, afin d'avoir de la publicité dans la presse), un travail de familiarisation auprès des spectateurs longtemps en amont de la sortie grâce aux avant-premières ou sur un gros effort éditorial. « Nous travaillons beaucoup sur notre matériel d'accompagnement avec un dossier pédagogique, un cahier d'activités, des expositions pour les salles sur la création du film, des dépliants avec jeux et poster pour les jeunes spectateurs » détaille Vladimir Koh, co-fondateur de KMBO, le distributeur du seul long-métrage d’animation de la programmation « Coup de pouce », La Grande course au fromage. « Nous essayons également de créer des partenariats originaux pour donner de la visibilité aux films, en fonction des sujets qu’ils abordent. Pour La Grande Course au Fromage, nous avons fait un partenariat avec l'association de fromages Comté AOP. L’idée est de permettre aux cinémas de faire des séances de découverte et dégustation de fromages non industriels pour les enfants. »

Le partenariat, Jane Roger le met également à contribution pour appuyer la sortie de 3000 nuits, qui se présente comme une double évocation du conflit israélo-palestinien et de la condition féminine, à travers l’histoire d’une Palestinienne incarcérée en Israël dans une prison où se côtoient les deux nationalités. Elle compte sur le relais d’associations françaises de Palestiniens ou de familles de détenus, mais aussi sur l'engagement personnel de Ken Loach. « 3000 nuits a fait l’objet d’une polémique quand le maire d’Argenteuil a interdit sa projection. Il s’est ensuite accordé avec des associations pour l’autoriser, avant de finalement revenir sur sa décision » rappelle Jane Roger. « Quand le film a fait l’ouverture de Ciné Palestine, à l’Institut du Monde Arabe, en mai dernier, Ken Loach, parrain du Festival, était là. Il avait promis de venir s’il était encore en France à ce moment-là, c’est-à-dire si jamais il était récompensé la veille à Cannes, ce qui est arrivé. Il a déclaré que le maire d’Argenteuil faisait honte à ses administrés et nous a autorisés à mentionner ses propos pour soutenir la promotion de 3000 nuits lors de sa sortie en salles. »

« Le travail des distributeurs locaux est capital pour faire découvrir les films »

Pour aller chercher le public d'un documentaire consacré à des enfants évoquant leur grave maladie et pourtant plein d'optimisme (Et les mistrals gagnants) ou d'un autre dédié à une épatante rappeuse iranienne racontant le quotidien des femmes afghanes (Sonita), ou bien à une fiction ancrée dans le paysage inédit au cinéma d'une île volcanique du Vanuatu (Tanna, en lice pour une citation à l’Oscar du film étranger), il faut maintenir constamment un fort degré d’engagement, d’autant plus haut que les sommes en jeu sont loin des budgets pharaoniques d’Hollywood. « Depuis 2 ans que nous existons, 3000 nuits est le 10ème film que nous distribuons. L’année 2016 a été intense pour nous, avec notamment les sorties de L’homme qui répare les femmes et Toto et ses sœurs » explique Jane Roger. « Pour ce dernier, il a fallu engager environ 60 000 euros, ce qui est beaucoup.» Beaucoup pour un indépendant, mais pas tant que ça au regard de l’ogre Netflix et de son appétit croissant pour les films dits petits, comme en témoigne son achat des droits de Divines et Aquarius, qui ne passeront donc pas par la case ciné aux USA.

Les distributeurs indépendants peuvent-ils durablement garder des salles pour leurs longs-métrages ? « Sur les grands marchés (Cannes, Berlin, Toronto...), Netflix a eu ces dernières années une stratégie d'acquisition incluant des films d'auteurs importants, qui de fait ne sont pas sortis ou ne sortiront pas en salles » reconnaît Etienne Ollagnier de Jour2Fête. « A nos yeux c'est un leurre de penser que ces films seront vus sur Internet comme ils l'auraient été en salles. Justement parce que le travail des distributeurs locaux - chacun connaît bien les publics de son territoire - est capital pour faire découvrir les films au public ». « Netflix, pour l'instant, n'a pas d'identité cinéma véritable » soutient Cécile Oliva, de Bodega. « Fukushima mon amour reste un film que le public aura plaisir à découvrir en salles ».

« Il n'y a pas trop de films, il n'y a jamais trop de culture »

En espérant que le public en question le trouve dans les déluges d’affiches, parce qu’il le mérite, comme les 7 autres films de la sélection « Coup de pouce ». « Je ne pense pas qu’il y ait trop de films, trop de livres : il n’y a jamais trop de culture » certifie Jane Roger. « C’est une belle opportunité qu’UGC mette en avant nos films et nos structures. Je comprends que ça puisse déranger les petits exploitants qui se battent avec nous pour faire exister ces films, mais à titre personnel, je considère le distributeur comme un passeur et pour moi tous les publics sont aptes à les recevoir ». Récemment, des distributeurs se sont plaint du sort réservé à leurs films, notamment Capricci par la voix de son patron Thierry Lounas, regrettant publiquement que les salles indépendantes parisiennes ne programment pas Kaili Blues en mars dernier. Certaines d’entre elles ont plutôt évoqué, en off, des impératifs de première exclusivité qu’elles ne pouvaient pas satisfaire, malgré leur envie de projeter le film. Ailleurs, des salles d’art et d’essai de grandes villes avaient réclamé le droit de projeter Le Réveil de la Force. On voit à quel point il est difficile pour le cinéma indépendant d’avoir un point de chute fixe et systématique, et ça ne rend que plus estimable le travail de celles et ceux qui les amènent jusqu’à nous.

1 commentaire
  • BaptistePe
    commentaire modéré « Il n'y a pas trop de films, il n'y a jamais trop de culture »
    C'est difficile de savoir quoi choisir...
    29 octobre 2016 Voir la discussion...
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