Steak me out

Steak, ou le cinéma du non-sens selon Quentin Dupieux

dossier | Par Mrik S et Damien Leblanc | le 30 Avril 2012 à 15h27

Le ciné-club Les Couleurs de la toile investit le studio des Ursulines ce Jeudi 3 mai à 20h30 pour la projection de Steak, realisé par Quentin Dupieux, avec au casting le duo comique Eric et Ramzy. Notons qu'Eric Judor devrait être présent pour participer au débat qui s'ensuivra, et aussi sûrement pour amuser la galerie.

« Est-ce que quelqu'un filme ? Est-ce qu'il y a un film ? Est-ce qu'il y aurait un film ? ». C'est sur ces mots balbutiés par Sébastien Tellier que s'achève le moyen métrage Nonfilm que tourne Quentin Dupieux en 2001. Non-film, non-sens, non-humour, Quentin Dupieux tire à vue depuis une dizaine d'années pour perturber les repères du spectateur.

Flat Eric

Souvent présenté comme un artiste du « Grand N'importe Quoi », l'homme (né en 1974) est originellement connu en tant que Mr. Oizo, un artiste de musique electro à qui l'on doit notamment en 1999 le tube Flat Beat, vendu à plus de 3 millions d'exemplaires dans le monde. Réalisé par Oizo en personne, le clip met en scène une peluche jaune nommée Flat Eric. George Bermann, le patron de Partizan Midi Minuit (la boîte de production de Michel Gondry) tombe en admiration devant l'élégance rythmique de la vidéo et permet au musicien de réaliser dans la foulée une série de pubs pour Levi's, avec Flat Eric en vedette. Mr. Oizo trouve ainsi sa pleine identité artistique avec cet étrange double animalier, qu'il filmera dans le court métrage Where is the money George ? et convoquera à nouveau en avril 2012 pour un teaser de l'EP Stade 3.


Where is the money George ?, extrait de Where is the money George ?

Si Quentin Dupieux avait commencé ses travaux vidéo dès 1996 pour le compte de Laurent Garnier, avec un clip / court métrage de 14 minutes intitulé Nightmare Sandwiches, il ne garde pas un bon souvenir de l'expérience (il en parle dans L'Express: « Laurent Garnier m'a cueilli un peu trop tôt, je n'étais pas encore sûr de moi, c'était non abouti ») et c'est donc à l'orée des années 2000 qu'il s'épanouit enfin. Véritable star de la musique s'amusant avec le concept d' «inécoutable » - les albums Analog Worms Attack (1999), Moustache (2005), Lambs Anger (2008) et Stade 2 (2011) enchantent un cortège croissant de fans -, Mr.Oizo cherche pourtant très rapidement à se construire un chemin cinématographique à part entière, bien au-delà de la simple réalisation de clips lyriques pour son pote Sébastien Tellier.

Un film aveugle

En 2001, Quentin Dupieux réalise ainsi une troublante oeuvre conceptuelle de 75 minutes. Questionnant la raison d'être d'un film, Nonfilm est décrit par son réalisateur comme « une pulsion de rage ». Alors que l'apprenti cinéaste venait de se voir refuser un scénario en France, il a ressenti une « envie adolescente et sauvage » de changer les règles en vigueur. « L'idée du film est de montrer que la caméra existe, vivante. Elle n'est pas un élément que l'on essaye de faire oublier au spectateur. » raconte-t-il. Dans des décors désertiques et rocailleux, Sébastien Tellier et Vincent Belorgey (musicien connu sous le nom de Kavinsky) se retrouvent au centre d'un tournage en roue libre qui s'achève sans scénario et sans caméra. « C'est un film aveugle et muet » dira un des personnages. Forme d'anticipation du Gerry de Gus Van Sant, mâtinée d'absurde à la Samuel Beckett, Nonfilm envoûte, agace ou rebute mais impose avec force le motif de la boucle et du mouvement circulaire. Jamais sorti en salle et longtemps introuvable, le film est disponible sur le web dans une version raccourcie de 47 minutes.

Nouvel Humour

Les aventures cinématographiques de Quentin Dupieux ne font alors que commencer. Contacté au départ pour réaliser le projet Moyen Man avec Eric et Ramzy (qui se sont « roulés par terre » en découvrant Nonfilm), le cinéaste leur écrit finalement une base scénaristique intitulée Steak. Tourné au Canada en 35 jours, le film propulse le duo comique au sein d'un univers visuel furieusement américain où la chirurgie esthétique règne en maître. S'articulant autour des principes d'Ancien et de Nouvel Humour, le film déconstruit les ressorts habituels du duo et isole cruellement ces deux figures de la comédie française pour en faire ressortir toute la bizarrerie et la solitude. Sorti pour la fête du cinéma 2007 sur une combinaison de 450 salles, le film déconcerte le public et réalise moins de 300 000 entrées. Malgré la faiblesse de ces chiffres, Eric Judor se félicite de la réussite artistique de Steak : « On amenait un film d'art, disons un film différent au grand public. Logiquement, c'est un film qui doit sortir sur 30 copies. Là avec 450, il était accessible à tous. C'est un peu comme l'opération musée gratuit » (dans Les Cahiers du cinéma n°626).


Le jeu qui tue les abdos, extrait de Steak

No Reason

Devenu sans tarder un objet culte, Steak n'éteint nullement le goût pour le cinéma de Monsieur Dupieux, qui revient en 2010 avec un projet très différent, cette fois tourné aux Etats-Unis et en langue anglaise. Présenté en grand pompe à la Semaine de la Critique de Cannes en 2010, Rubber est un des premiers films tournés avec l'appareil photo Canon EOS 5D Mark II et raconte l'histoire d'un pneu tueur, entre road movie, western moderne et installation arty (un groupe de spectateurs juché dans le désert regarde le film avec des jumelles, accroissant la réflexion sur l'illusion et les mensonges de l'art). Renouant en partie avec l'atmosphère rocailleuse de Nonfilm, Rubber s'avère pourtant plus dynamique et savoureux (la présence de Roxane Mesquida au casting y étant pour quelque chose), bien que, comme l'explique le réalisateur, « les personnages sont volontairement froids, ce sont des sacs de viandes sans cerveau. Je voulais que l'on s'identifie au pneu. » Le monologue d'introduction, dans lequel Quentin Dupieux interroge ironiquement la prétendue gratuité de l'art cinématographique, s'impose comme un modèle du genre.

Marilyn Manson

L'année 2012 marque le retour attendu de Quentin Dupieux puisqu'à côté de son troisième long métrage, Wrong, présenté au Festival de Sundance et qui s'appuie à nouveau sur l'épuisement des attentes du spectateur, son mystérieux court métrage Wrong Cops se retrouve sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs, avec Marilyn Manson dans le rôle principal. La prochaine étape pour Quentin Dupieux, désormais installé en Californie, semble être le projet Réalité, qui l'obsède depuis longtemps et dont le pitch laisse présager bien des questions autour de l'héroïne, une petite fille qui récupère une cassette dans le ventre d'un sanglier. Des centres d'intérêt multiformes, la création de doubles volontairement énigmatiques et des objets filmiques infiniment libres : voilà comment pourrait se résumer jusqu'ici le parcours de Quentin Dupieux dont il est difficile de prédire quel horizon il empruntera dans les prochaines années. En attendant, Wrong sera visible en salle à partir du 27 juin.

Source : Canal+ | Image : © Studio Canal

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