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Pump Up the Volume d’Allan Moyle, le teen-movie désenchanté

Dossier | Par Virginie A. | Le 26 avril 2011 à 16h25

Pump Up the Volume est, avec The Breakfast Club, l'un des plus forts manifestes du mal-être adolescent au cinéma. A l'issue d'une décennie qui a vu se développer, se codifier, et se populariser un genre, le film met en évidence un point de rupture dans l'histoire des teen movies.

Mark Hunter (Christian Slater, sans doute le meilleur rôle de sa carrière) est un lycéen solitaire dans une bourgade un peu naze d'Arizona ; nerd introverti le jour, il devient animateur pour une radio pirate la nuit, un peu comme un superhéros retirerait ses lunettes de Clark Kent pour devenir Superman. Sa fréquence radio canalise toutes les pulsions adolescentes refoulées dans l'univers cadré, policé et normé du lycée américain. Son alias, Happy Harry Hard-OnHarry la Trique » en français) est grossier, il rote, il se branle toutes les 10 minutes ; mais aussi, il questionne la vie de son lycée, la société dans laquelle il vit, la difficulté d'être adolescent en 1990 - la voix d'une génération, nous dit-on, enrobée d'une playlist à faire se toucher le plus underground des rockeux.

Finalement, c'est un peu le rêve de chaque lycéen anonyme, ce film : montrer que même les plus insignifiants d'entre nous ont en eux une richesse et une force qui n'arrivera jamais à s'exprimer en public, mais qui est bien là, tapie dans l'ombre. Car la voix de Mark/Happy Harry touche. Sa voix canalise les frustrations d'un lycée au bord de l'implosion et révèle une génération muselée et en crise.


Nerd anonyme extrait de Pump up the volume

Le film commencerait presque comme le plus classique des teen-flicks, si on y réfléchit. Une chanson à la cool sert de générique, un peu à la manière de l'ouverture de Sixteen Candles : des bus de ramassage scolaire stationnent devant un immense bâtiment dont on devine que c'est un lycée à peu près aussi humain que le Sénat Intergalactique, temple de l'anonymat, de la lutte sociale et de la négation de l'individu. On s'arrête un instant sur la jolie fille bourgeoise, celle qui est châtain, proprette, et qui a de bons résultats ; on se dit qu'elle sera le love interest du héros. Mais c'est une fausse piste, est on le comprend vite. Quand ton film s'ouvre sur Everybody Knows de Leonard Cohen, tu sais qu'il va pas se finir dans une formidable accolade parents/enfants, professeurs/lycéens sur fond de new wave sucrée. Voilà que la caméra s'attarde sur des personnages plus déglingo, plus anodins, plus anonymes, moins policés - ce sont eux, l'objet du film. Finalement, cette entrée en matière est moins propre, plus désordonnée - eh, comme la vie, la vraie. Pump Up the Volume, c'est la pierre de touche qui marque la fin du momentum teen des années 80.

Le présupposé du film est à la limite de l'absurde, à tel point que l'installation 3.0 de Happy Harry doit être justifiée à un moment (c'est genre papa qui a offert une radio pirate pour communiquer avec les copains à New York - eh mais comment faisait-on avant Skype - vraie question). Mais ce que permet ce présupposé absurde, c'est de montrer la cohésion d'une classe d'âge, à rebours de ce que le cadre lycéen semblait illustrer. Tous, indépendamment de la clique à laquelle ils appartiennent, indépendamment de leurs résultats, de leur popularité, sont rivés à leur poste, et se reconnaissent dans cette voix anonyme.

Le film est ponctué des analyses de Happy Harry, la voix d'un adolescent anonyme qui dit ses quatre vérités au monde. « Regardez la vie d'un adolescent : il a des parents, des profs qui lui disent ce qu'il doit faire ; il a des films, des magazines, la télé, qui lui disent quoi faire. Mais lui, il sait ce qu'il a à faire. Son boulot, son objectif, c'est d'être accepté, de se trouver une copine mignonne, d'imaginer un super projet de vie. Mais que se passe-t-il s'il est perdu, s'il n'a pas de plan de carrière ? Que se passe-t-il s'il a une gueule bizarre et qu'il ne trouve pas de copine ? Vous voyez, personne ne veut entendre ça. Mais la triste vérité est la suivante : parfois, être jeune, c'est moins marrant qu'être mort. » (« Consider the life of a teenager - you have parents, teachers telling you what to do, you have movies, magazines and TV telling you what to do, but you know what you have to do. Your job, your purpose is to get accepted, get a cute girlfriend, think up something great to do with the rest of your life. What if you're confused and can't imagine a career? What if you're funny looking and can't get a girlfriend? You see, no-one wants to hear it. But the terrible secret is that being young is sometimes less fun than being dead. »)

Nous sommes en 1990. Des teen-movies, on en voit depuis La Fureur de Vivre ; depuis John Hughes s'est développé un genre, confinant parfois à la teenxploitation. On aurait pu penser que les années 80 seraient celles de l'émergence de l'adolescence, la décennie de l'adolescent-roi. Pourtant, Happy Harry dénonce un échec. Tous les thèmes sont usés jusqu'à la corde, nous dit-il, il n'y a plus aucune aspiration à avoir. La chair est triste, les tirades de Happy Harry sonneraient presque comme un poème mallarméen. Génération fin de siècle.

Finalement, être adolescent, c'est être pris dans un faisceau de représentations dans lesquelles on ne se reconnaît pas. Ce que l'adolescence représente, désormais, ce n'est plus le progressisme social, ou les winners de demain ; c'est juste une niche d'hyper-consommation, pour laquelle on a créé des produits ultra-formatés. Les teen-movies en sont l'une des manifestations les plus abouties. D'hymnes générationnels, ils sont devenus les supports d'un lifestyle, la banlieue, le centre commercial, la musique FM et les teen-idols.


Wave of mutilation extrait de Pump up the volume

Bref, derrière les discours de Happy Harry, il est difficile de ne pas voir un discours sur le genre lui-même. Un message sur l'adolescence, mais aussi sur le genre. Un genre qui s'est exprimé pleinement mais s'est aussi formaté. J'ai passé cette rubrique à parler de film de genre, de codes, de variations autour de codes. Ce film dénonce la rigidité des codes de représentation de l'adolescence, leur inefficacité. Ces codes, qui étaient supposés représenter l'adolescence, ses angoisses, mais aussi ses loisirs spécifiques, sa musique, ses enjeux, etc. en sont venus à créer une nouvelle forme de pression culturelle : que se passe-t-il si on ne se reconnaît pas dans ces films, ces personnages, ce qu'ils représentent ?

Là où Hughes se servait de ses films pour faire advenir l'impossible, corriger les injustices de l'adolescence, Pump Up the Volume plonge le spectateur dans la merde. Non, le lycéen suicidaire ne va pas s'en sortir parce qu'il aura parlé 10 minutes à un DJ anonyme.


Surviving is the whole point extrait de Pump up the volume

Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce gigantesque fuck you ouvre pourtant sur le seul message auquel se raccrocher : « le but de tout ça, c'est de survivre », dit Happy Harry, en dernier ressort (« surviving is the whole point »). Le teen movie le plus sombre est celui qui, finalement, délivre le plus fort message d'espoir. Ce message, c'est l'idée selon laquelle les meilleurs porte-paroles de l'adolescence sont encore les adolescents eux-mêmes. C'est une invitation à cesser de recevoir passivement des représentations de l'adolescence façonnées par l'extérieur et à prendre la parole.

C'est beau comme un rap des Beastie Boys. Reste que le film a surtout rencontré un succès d'estime lors de sa sortie. Il est devenu culte pour une génération, mais n'a jamais été le succès populaire massif qu'avait pu être un Breakfast Club. Il signale surtout un décrochement graduel entre les teen-movies ultra-codifiés et calibrés pour vendre un maximum de popcorn en salles obscures et des démarches plus underground, un décrochement qui marquera fortement les années 90.

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