grandpa of the dead

George Romero : "Mes histoires parlent avant tout de l'humain"

Dossier | Par Nathan Reneaud | Le 17 juillet 2017 à 14h10

George A. Romero n'est plus. En 2011, nous l'avions rencontré au Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg dont il était le président du jury. Le temps d'évoquer les zombies bien sûr, la/le politique, l'après-11 septembre, Super 8, un hypothétique remake des Frissons de l'angoisse et cette anecdote où un adolescent qui se prenait pour Jack Arnold a vécu une expérience aussi traumatisante que celle de l'enfant Hitchcock.

Il y avait quelque chose d'un peu triste à s'interroger sur l'avenir du cinéma de George A. Romero. Il le disait lui-même. Il n'avait plus le temps pour monter des projets ambitieux et différents de ce pour quoi on le connaît. Il y a quelques années, il avait refusé de tourner un épisode de The Walking Dead. C'était par loyauté envers lui-même et envers ses créatures. S'il ne les a pas tout à fait inventées, Romero reste en effet le vrai papa des zombies modernes et le vrai géniteur de leur mythologie. A vie, jusqu'à la mort. Il était à peu près certain que le titre de son prochain film finiriait toujours par « ?of the dead ». Car Romero trouvait toujours de l'argent pour réaliser un « zombie movie ». Il s'en contentait tout en disant vouloir tourner un film en 3D. Pourquoi diable aucun producteur américain ou européen ne cherchait à satisfaire ce rêve de gosse ?

Selon vous, comment le film de zombie a-t-il évolué depuis ces trois-quatre dernières décennies ?

(Rires). Je ne crois pas qu'on ait été beaucoup à en faire. A part moi, au début, dans la première partie des quatre décennies que vous évoquez. C'est un de mes anciens collaborateurs qui a produit le remake de Zombie (il s'agit de Richard P. Rubinstein, producteur de Martin, Zombie, Knightriders, Creepshow et Le Jour des morts-vivants, ndlr). Ça a été comme le coup d'envoi d'une nouvelle génération de films de zombie. Il y a eu un engouement très fort et les producteurs sont devenus plus enclins à financer ce genre de films. L'Armée des morts ne m'a pas semblé très politique. J'avais l'impression que Zack Snyder cherchait juste à faire un thriller. Zombieland qui a remporté un immense succès ne me paraît pas non plus être un film de zombie. 28 jours plus tard et sa suite parlent surtout de la rage. Le remake d'un autre de mes films, The Crazies (La Nuit des fous vivants, ndlr) vire aussi au film de zombies alors qu'il s'agit cette fois d'une épidémie de rage, comme chez Danny Boyle. Selon moi, le genre n'a pas beaucoup évolué.

Pourquoi êtes-vous autant attaché à la figure du zombie ? Est-ce, comme on l'a beaucoup dit, une métaphore, un véhicule pour aborder des problèmes socio-politiques ?

Oui, mais je ne vois pas le zombie comme une métaphore. Mes histoires parlent avant tout de l'humain. Les zombies pourraient être remplacés par n'importe quelle autre catastrophe : un ouragan, une tornade, etc. Je m'en sers comme d'une catastrophe qui vient changer la vie sur Terre. Ce changement pourrait être bénéfique pour l'humanité. Mais les gens restent ce qu'ils sont, avec leur bêtise. J'essaye de raconter mes histoires en passant par des personnages humains, en montrant comment leur réaction n'est pas appropriée à la situation, comment ils sont désemparés et se trouvent dans l'impossibilité de coopérer.

On a l'impression que le moment qui vous intéresse le plus, c'est justement celui où vos personnages passent de l'autre côté de la barrière, perdent leur humanité. C'est commun à tous vos films mais je pense surtout à La Nuit des fous vivants et à Incidents de parcours qui sont moins connus du grand public. L'humain reste la principale mesure de votre cinéma.

Oui, je suis d'accord sur ces deux exemples, même si là encore il ne s'agit pas de films de zombie. Perdre un peu son humanité, c'est quelque chose qui arrive également dans la vie de tous les jours. Je suis peut-être idéaliste mais on doit pouvoir être en désaccord avec les autres sans être désagréables. C'est un des grands problèmes d'aujourd'hui. Vous, par exemple, vous dans l'Union Européenne qui est composée de 23 pays (NDLR : il y a en fait 27 états membres), je me demande comment on peut maintenir une unité avec autant de cultures, de partis politiques, de partis politiques à l'intérieur de chaque pays. J'espère que cette unité existe et qu'elle est solide. Nous, aux Etats-Unis, on a juste réussi à faire cohabiter deux grands partis.

James Gray disait récemment qu'il n'y avait plus de conscience politique dans le cinéma américain, beaucoup moins que dans les années soixante-dix auxquelles il se réfère tant. Vous êtes d'accord ?

Je n'y vois pas beaucoup de politique en effet. La plupart des cinéastes américains semblent avoir pris la voie du cinéma commercial. Je ne vois pas tout, donc ça m'est difficile de juger. J'aime beaucoup le travail de Guillermo Del Toro. Je le sens préoccupé par le sort de l'humanité et très concerné par le politique. Cela me fait penser qu'on en revient toujours au même problème : « un film pour les autres et un autre pour soi » (« one for the money, one for the show »). Guillermo a réalisé un film de studio comme Blade 2 puis il a fait Le Labyrinthe de Pan qui lui est plus personnel. C'est une bonne manière de travailler. Je sais que dernièrement il est parti à Toronto pour tourner Pacific Rim, une très grosse production hollywoodienne.

Avez-vous vu Super 8 de J.J. Abrams ? A l'évidence, le film rend hommage à Spielberg mais il fait aussi référence à vos films. Ce n'est peut-être pas aussi simple, mais Super 8 donne l'impression d'une guerre des mondes entre la voie Spielberg, commerciale, « professionnelle » et la vôtre, plus indépendante, plus « do it yourself ».

Oui, il y a peut-être de cela. Pour ma part, j'ai toujours essayé de rester en dehors du système. Mes expériences avec Hollywood ont été malheureuses. J'ai quand même fait deux films de studios. Creepshow a été distribué par la Warner, bien qu'il ait été produit et financé de manière indépendante. J'aime beaucoup Monkey Shines (Incidents de parcours), à part la fin qu'on m'a obligé à changer. Je n'ai pas du tout aimé la manière dont on m'a traité en tant que réalisateur. Sur The Dark Half (La part des ténèbres), c'est la même chose. Le studio était en faillite. Il n'y avait plus d'argent pour tourner la fin qui était prévue. Là encore, il a fallu en trouver une autre. Le film a été bâclé. C'est l'une des pires expériences de ma vie. Quand j'ai fait Land of the dead, c'était pour Universal mais ils ont été très respectueux. Il y a eu des tensions mais seulement pendant la phase d'écriture. Dès que le tournage a démarré, ils m'ont laissé tranquille. Il s'est passé la même chose que pour Creepshow. Le film n'a pas été financé par le studio. Il s'agissait d'un « negative pick up » [1]. Je préfère travailler de cette manière. Donc, je ne sais pas s'il y a seulement deux voies. Beaucoup de gens travaillent entre les deux, il me semble. Spielberg lui, c'est différent. Il vit de l'autre côté de la lune. J'ai de l'affection pour Super 8 mais j'ai quand même l'impression que c'est lui qui l'a réalisé. C'est comme Poltergeist. Qui en est le réalisateur ?

Beaucoup de spectateurs se sont posés la question. Aimez-vous quand même la façon dont le film de J.J. Abrams vous rend hommage ?

Pas vraiment, non. J.J. Abrams est un bon cinéaste mais Super 8 est l'exemple du cinéma commercial et bourré d'effets spéciaux que je déteste. C'est pareil pour Transformers, qui me fait plus penser à du jeu vidéo qu'à du cinéma.

En parlant de format super 8 et de film amateur, pouvez-vous revenir sur l'année 1954, durant laquelle vous avez tourné The Man from The Meteor ? Le titre sonne comme du Jack Arnold.

J'avais 14 ans. Ce petit film m'a valu d'être interné (rires). Pendant le tournage, les gens ont cru que je balançais un vrai cadavre du toit de ma maison. A cette époque, j'avais une grande fascination pour la 3D. J'aime beaucoup ce que Hitchcock en avait fait dans Le Crime était presque parfait. Aujourd'hui, je réaliserais bien moi aussi un film en relief. J'en rêve depuis que j'ai 12 ans, après avoir vu Bwana Devil, le premier film en 3D sorti aux Etats-Unis.

On célèbre cette année le 10e anniversaire des attentats du 11 septembre. Avez-vous vu des répercussions de la catastrophe sur le cinéma contemporain ?

J'ai essayé d'en témoigner dans Land of the dead que je considère comme mon film post-11 septembre. La tour vers laquelle se dirigent les zombies est, aucun doute là-dessus, une évocation des Twin Towers. En revanche, j'ai un peu perdu contact avec mon pays. Mon regard sur l'Amérique d'aujourd'hui est assez distant. Je vis au Canada depuis des années. Les Canadiens s'intéressent beaucoup à ce qui se passe chez leurs grands frères du sud. Je préfère leur politique. Elle est plus libérale, plus progressiste. Elle me convient mieux que le chaos des batailles entre les deux grands partis américains.

Pouvez-vous nous parler de votre remake de Profondo Rosso ?

Il y a quelques années, Claudio Argento m'a contacté pour réaliser ce remake que je juge parfaitement inutile. Dario n'était même pas au courant. C'est Claudio qui a pris l'initiative. Il voulait mettre en chantier ce remake et profiter de mon nom pour relancer la notoriété de son frère. Pour moi, il n'en a jamais été question.

C'était écrit sur votre page Wikipédia?

Ne croyez plus tout ce que vous lirez sur Internet. Moi aussi j'y ai lu beaucoup de bêtises (rires)

[1] Le « negative pickup » est un contrat spécifique passé entre un producteur indépendant et un studio. Dans ce type de contrat, le studio achète les droits du film et en assure la distribution. Il n'est pas impliqué dans la production. Les bénéfices générés se répartissent ensuite entre le studio-distributeur et le producteur indépendant. Universal a distribué Land of The Dead sur le territoire américain et dans tous les autres pays sauf en France, dans le Benelux et en Suisse, où la société Wild Bunch a pris la relève.

Remerciements à Lison Müh-Salaün et à l'agence de presse DarkStar. | Image : © Marco Dos Santos

6 commentaires
  • musashi1970
    commentaire modéré Mes Film préférés de Romero: Zombie, La Part des Ténèbres, Incident de Parcours.
    Mais c'est vrai que les années 2000 il a pas su s'adapter et son cinéma s'en ai ressenti je trouve, ....
    17 juillet 2017 Voir la discussion...
  • jenanaipa
    commentaire modéré Je dosi bien avouer que je n'ai vu que 3 films de lui, dont le charnière "Night of the living dead", toujours triste de perdre un artisans comme lui.
    17 juillet 2017 Voir la discussion...
  • Metaju
    commentaire modéré Alors bon, j'aime beaucoup Romero, hein, mais l'entendre parler de politique, c'est un peu le café du commerce. On lui a trop dit qu'il était le pape du film de genre engagé, il a fini par y croire.
    17 juillet 2017 Voir la discussion...
  • Sleeper
    commentaire modéré @Metaju non mais le plus drôle c'est qu'on tente en vain de lui arracher un nom de successeur (de digne héritier) au "pape"
    17 juillet 2017 Voir la discussion...
  • Sushi_Overdose
    commentaire modéré Merci pour cette interview. J'ai pas vu ses deux longs qui ont suivi "Land of the dead"... Ca serait bien une rétro à la TV mais on peut toujours courir... Enfin, marcher, les bras en avant, bouche ouverte, tels des zombies... Un cinéaste majeur nous a quitté, majeur dans le sens où son oeuvre a ouvert des portes (de l'enfer), générée des univers (cauchemardesques).
    18 juillet 2017 Voir la discussion...
  • Sleeper
    commentaire modéré ils se sont pas foulés sur Arte : La nuit des morts-vivants et basta (ça risque pas de les mettre sur la paille en droits de diffusion)
    25 juillet 2017 Voir la discussion...
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