Un pavé dans le nanar

Série Z, l'effroyable empire des geeks

dossier | Par Jérôme Dittmar | le 30 Janvier 2012 à 18h00

Et si la grande histoire d'amour entre la série Z et les geeks était beaucoup moins sympathique qu'on ne le croit ? La passion du nanar (dont on célèbre ici-même, via Trailer est-il ? quelques unes des manifestations les plus remarquables) cache peut-être une vilaine manière de voir.

Dans les années 30, Hollywood produisait à la chaîne des petits films populaires pour distraire un public frappé par la crise. De cette époque naîtra la série B qui, par contrainte économique, permettra au cinéma d'assumer une logique commerciale capable d'enrichir l'esthétique du film. Plus tard, la critique, les historiens, la cinéphilie, ne cessera de reprendre ce territoire comme une terre promise où on irait puiser l'or pur des petits maîtres dans la masse industrielle des images.

La Petite boutique des horreurs

Mais la cinéphilie s'est prise comme un boomerang les forces qu'elle a libérées. Tout commence avec les années 70, au moment où les studios vacillent et quand toujours plus de productions borderline issues de la série B inondent le monde : ce sera l'époque du cinéma d'horreur et du porno qui prendront leur envol économique simultanément, et pas par hasard. On slashe alors les coûts de production, Roger Corman devient une figure emblématique, les genres s'accouplent sauvagement, comme si avec la révolution sexuelle bientôt déchue il fallait que la jouissance sous toutes ses formes, les plus impures, puissent se matérialiser en film. De cette période joyeusement bordélique et libertaire naîtra le pire comme le meilleur, il faudra du temps pour y voir clair.


Un crabe géant invincible extrait de L'attaque des crabes géants

La conséquence de ce déchainement frénétique entraînera ce que l'on sait, des oeuvres toujours plus fauchées et qui n'ont pas froid aux yeux en allant jouer parfois avec le feu des idéologies brûlantes. Mais là encore, rien n'empêche d'aller puiser dans un vigilante quelques idées, des motifs, une esthétique. Notre problème est ailleurs : chez les mauvais héritiers de Joe Dante, amateurs de films de monstres, d'ovnis, de zombies, d'action, de kung-fu et autres Catégorie 3 déviante (liste non exhaustive), qui vont phagocyter une contrainte économique pour la transformer en religion du regard. Progressivement, au contact d'une pop culture toujours plus élargie et déconnectée du monde en ce qu'elle ne cherche plus à créer de tension critique avec lui, va surgir un autre rapport aux films, dont The Rocky Horror Picture Show, phénomène festif par excellence, sera l'un des pionniers. Le geek autoproclamé, dont l'horizon ne tient plus qu'à la confortable assise d'un patrimoine sans enjeu véritable, lancera alors son hyper OPA sur tout un pan du cinéma au travers de la série Z. Il va, par groupe, en masse, établir son petit empire de la nullité.

Zombieland

Au départ, la série Z n'est qu'une taxinomie indexant absence des moyens et savoir-faire, elle n'est ni un genre ni une esthétique. Par conséquent, il n'y a pas de nullité intrinsèque à la série Z, on peut dénicher des trésors à tous les échelons de fabrication du cinéma : Tarantino et Rodriguez l'ont prouvé, tout repose sur la façon de voir ou parler des films. Ce qu'une tendance des geeks va faire, anarchiquement puis de manière coordonnée, consiste au contraire à affirmer la nullité de la série Z, et non déceler ses possibilités. Le nanar va ainsi faire l'objet d'un gigantesque hold-up en bande organisée, dont on va installer la sympathique légitimité négative, bon enfant et irréprochable. Il ne s'agit plus alors d'aller fouiner les entrailles du cinéma a priori le moins noble, ne serait-ce que pour se distraire, mais de construire un rapport sinon une identité.


Massacre à la scie électrique extrait de Planète terreur - un film Grindhouse

Une longue tradition cinéphile, particulièrement française, a cru penser le monde avec le cinéma. Ceux qui entretiennent le culte de la série Z à coups de festivals bis ou de soirées entre potes arrosées à la mauvaise bière, les pieds sur une pile de Mad Movies, n'ont pas la même visée - il ne faut surtout pas se prendre au sérieux. Pourtant, leur manière de voir les films est aussi une manière de voir le monde. La différence avec les premiers, c'est qu'ils l'ignorent. Au pire, ils font semblant de ne pas savoir que leur regard conditionne la perception de leurs objets favoris. Ainsi peu importe que le film soit bon ou mauvais (c'est un critère du jugement applicable à tout), puisque c'est d'abord la façon de le voir qui affirme sa nullité indépassable et la possibilité de se complaire dedans. Compte seulement alors le fait de détourner un objet, ou d'aller chercher ceux qui répondent désormais d'eux-mêmes à cette logique du regard : les productions Troma et autres séries volontairement Z, qui dans le meilleur des cas rejoignent un cinéma punk, par ailleurs estimable.


La mort du cowboy fou extrait de Terror firmer

Le bal des vampires

La pratique, plus spécifiquement geek parce qu'inscrite dans un certain régime de connivence culturelle issue du post-modernisme, ne dit rien des films. En revanche, elle dit quelque chose sur elle-même au travers d'une tendance définissant la question identitaire. Cette tendance, c'est l'ironie, dont le propre, selon la formule de Mehdi Belhaj Kacem piquée à Marivaux, est de « faire semblant de faire semblant ». Il n'y a pas de meilleure définition que celle-ci pour l'amateur de série Z qui, en se poilant sur les films de Steven Seagal, dit ne pas être dupe de leur nullité alors qu'en vérité il y adhère (sinon pourquoi les regarder ?). Mais on le répète, peu importe le film. C'est le regard du spectateur qui construit ou cherche cette nullité et donc s'affirme dedans ; d'ordinaire en se faisant passer pour plus intelligent que ce qu'il regarde.

Transformée en prétexte festif potentiel, la série Z est devenue le temple des ricaneurs. Et il n'y a rien de pire que le ricanement, qui exprime toujours la médiocrité de celui qui ricane. L'effroyable empire que les geeks ont ainsi construit s'est fondé sur une posture qui croit faire passer par l'ironie sa compassion pour des objets qu'en réalité, souvent inconsciemment, elle méprise. Tout en épousant la nullité, l'amateur de série Z affirme simultanément sa condescendance. Il ne cherche que moquerie (sa manière de voir) et complaisance.

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