On me voit, on me voit plus

Comment filmer une menace invisible ?

Dossier | Par Julien Di Giacomo | Le 12 janvier 2012 à 18h00

A priori, il y a deux choses qui tendraient à faire sortir The Darkest Hour des films d'invasion habituels : 1) il se passe à Moscou 2) ses aliens sont invisibles. Après avoir tiré cet épineux dilemme à pile ou face, nous avons décidé de vous parler des menaces invisibles. Sans rancune, Moscou.

Une photo de l'Homme Invisible devant sa maison du Connecticut (1993)

Des monstres (invisibles) à l'oeil

Faute de budget (ou d'imagination ?), les créateurs de The Darkest Hour on fait de leurs aliens des bestioles invisibles, qui se manifestent occasionnellement sous forme de filets électriques. C'est là un ressort de flippe bien connu : on a peur de ce qu'on ne voit pas, et les menaces ont toujours l'air plus horrible si l'oeil ne peut pas les discerner, et qu'on se contente de les imaginer. Les extra-terrestres de Signes sont moins cool dès qu'on les voit on full frontal, Kevin Bacon n'a jamais été aussi effrayant que lorsqu'il n'était pas à l'écran dans Hollow Man, et des films comme Contagion ou Phénomènes trouvent tout leur intérêt dans la mise en scène des réactions de la société face à un ennemi qu'elle ne peut ni réellement définir ni percevoir. Evidemment, se servir de menaces invisibles, ou tout du moins qu'on se refuse à filmer, est toujours un bon plan pour les réalisateurs fauchés : Blair Witch ou Paranormal Activity ont basé leur rentabilité sur ces techniques simples mais toujours efficaces.

Evidemment, la volonté de filmer une menace invisible pose un problème qu'on pourra considérer, selon qu'on soit pragmatique ou rêveur, comme étant d'ordre logistique ou intellectuel : le cinéma est, par essence, un art s'adressant à l'oeil (et aussi, certes, à l'oreille, mais admettons que c'est là un aspect un tantinet moins fondamental), et on peut donc considérer la démarche comme paradoxale. Mais c'est aussi ce qui fait son intérêt, et c'est là l'occasion de créer un jeu pervers avec le spectateur, et de mettre à profit son sens de l'anticipation. Dans Contagion, Soderbergh filme la transmission de son virus de quelques mouvements de caméra suivant le trajet de sa propagation. Ouvrant son film sur des gros plans appuyés, il contamine le reste de sa mise en scène. Dès lors, ensuite, qu'il insiste sur un détail ou une poignée de mains et c'est l'angoisse ! Le spectateur reste dans l'expectative, incapable de savoir s'il doit interpréter ou non tel ou tel mouvement de caméra. Dans tout film contenant une menace invisible, un plan ne filmant apparemment rien sera compris par le spectateur comme désignant la position de l'ennemi. Un réalisateur futé saura mettre à profit cette attitude et s'en servir comme d'un puissant moteur d'angoisse.

C'est comme ça qu'on filme un virus : après coup, en montrant ses effets :


Premiers symptômes extrait de Contagion

Consequences will never be the same

Mais attention, filmer l'invisible n'est pas pour autant à la portée du premier tâcheron venu. Ça implique tout de même une compréhension des enjeux, des possibilités et des limites de la chose. Car, concrètement, ce qu'on donne à voir, ce n'est pas tant des actions que leurs conséquences : si on ne « le » voit pas, on verra néanmoins ce qu'il fait aux autres, comme autant de séquelles de sa présence. Dans K-19 (le piège des profondeurs !), Kathryn Bigelow filme les radiations non pas sous forme d'ondes qu'elle aurait colorées, mais à travers les sous-mariniers qu'elles consument. Dans The Darkest Hour, lorsque les aliens (supposons que c'en soit) attaquent un humain ou un animal, ils le réduisent en poussière, et c'est à la mesure de ces destructions qu'on estime leur proximité. Mais la vraie trouvaille visuelle de Chris Gorak, c'est évidemment cette histoire d'électricité : au milieu d'une ville intégralement hors-cicruit, les aliens raniment les dispositifs électriques à côté desquels ils passent... Si le gimmick n'est évidemment pas sans rappeler une pub de bagnole, il semble en tout cas être un terrain fécond pour de beaux plans mettant en scène l'homme effrayé par la résurrection de machines auxquelles il avait donné la vie.

Si on se démerde bien, on fait ressortir la dimension globale de l'invisible. Une menace qu'on ne voit nulle part est potentiellement partout : devant vous, derrière vous, sous vous, peut-être même déjà à l'intérieur de vous? De quoi devenir dingue. Les arachnophobes le savent bien, il suffit qu'on leur mentionne la présence d'une araignée pour qu'ils en sentent grimper le long de leur corps. Filmer l'invisible c'est aussi mettre en scène la paranoïa, le sentiment de panique, les hallucinations, sans avoir pour autant forcément à les matérialiser, et c'est précisément ce que fait John McTiernan dans Predator avec sa troupe de fort-à-bras terrorisée par le moindre craquement de brindille qu'ils imaginent pouvoir signaler la présence de leur adversaire. Quelle que soit notre phobie ou notre angoisse la plus profonde, c'est elle que notre imagination projettera sur une attaque dont ne pouvons pas discerner l'apparence, et c'est pour cette raison que les personnages de Predator se retrouvent à canarder dans le vide à toute berzingue, cédant à l'irrationnel de la terreur primale.


Ennemi invisible extrait de Predator

Mais si le monde de l'invisible est le support idéal des phobies, il est aussi celui des fantasmes : après tout, on pourra autant s'identifier aux agresseurs qu'aux victimes en fonction du film qu'on est en train de regarder et, honnêtement, qui n'a jamais rêvé d'être invisible ? Allons même plus loin : vous savez ce que ferait tout homme qui se retrouverait, du jour au lendemain, doté du pouvoir de devenir invisible ? Il irait se régaler les mirettes de courbes rondes et délicates et de chair fraîche et ferme à l'ombre des jeunes filles en fleur qui, se croyant seules, dévoilent l'intimité de leur corps sans aucune pudeur. Et pour le coup, that's a bingo, parce que c'est exactement ce que fait Kevin Bacon dans Hollow Man, et au moment où la caméra, mimant le regard du personnage invisible, filme Rhona Mitra se crémant les épaules et la nuque les seins à l'air, l'identification est maximale. Elle cesse (du moins on l'espère pour vous) lorsqu'on découvre que l'étape suivante est un viol, mais le choc n'en est que plus violent, et la scène aura permis de mettre en valeur tout l'érotisme, trop rarement évoqué, qui se dégage de l'invisibilité - après tout, les préservatifs ne sont-ils pas transparents ? Dans Scary Movie 2, on peut d'ailleurs trouver une parodie de cette scène, où la jeune fille devient vite consentante et apprécie l'exotisme de ce rapport sexuel hors-normes...

Pas facile d'être à la hauteur de l'exercice

Filmer l'invisible peut donc s'avérer passionnant, terrifiant, voire drôle, mais c'est aussi le risque de mettre en scène des situations grotesques, illisibles pour le spectateur. Les cinéastes les moins brillants auront tendance à représenter la menace en question sous la forme vaguement translucide d'une ondulation dans le paysage. Céder à cette facilité pour bénéficier du prestige de l'exercice sans trop se prendre la tête, c'est malheureusement ce que fait Chris Gorak avec The Darkest Hour. Il fait en plus l'aveu de sa défaite dès la bande-annonce... La honte.


La course poursuite extrait de The Darkest Hour

Source image : © Wikimedia Commons

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