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Batman v. Superman prouve que Zack Snyder est un auteur : celui de Watchmen

Dossier | Par Chris Beney | Le 23 mars 2016 à 18h45

Warner Bros. et DC Comics ont mis en chantier Batman v. Superman pour contrer Disney/Marvel. En le confiant à Zack Snyder, ils n’ont pas seulement reconduit le réalisateur de Man of Steel, ils ont surtout fait appel à celui de Watchmen. La BD d’Alan Moore et Dave Gibbons, Snyder l’a faite sienne et c'est grâce à elle qu'il assure la cohérence de son œuvre.

Il n’y a rien à spoiler dans Batman v. Superman. Si vous n’avez pas vu le film, vous pouvez lire ce texte sans crainte, d’autant qu’il commence par un début connu de tous : la mort des parents de Bruce Wayne. Ce trauma originel, nous l’avons tous vu et revu, devant la caméra de Tim Burton (« as-tu jamais dansé avec le diable, au clair de Lune ? ») ou celle de Christopher Nolan. Nous y avons droit une nouvelle fois pendant le générique de Batman v. Superman, avec ce qu’il faut de changement dans le décorum, l’action et le casting : on voit la famille Wayne sortir d’un cinéma, après une séance d’Excalibur de John Boorman ; un gros plan sur le poing serré du père, prêt à frapper celui qui veut le détrousser ; et Jeffrey Dean Morgan dans le rôle du paternel. Soient l'ascendant potentiel de la chevalerie de la Table Ronde sur le jeune et influençable Bruce, la preuve par l’image que M. Wayne ne connaît que la violence comme réponse à la menace (quitte à mettre en péril les siens), et l’acteur qui interprète le Comédien dans Watchmen. On peut se souvenir de Jeffrey Dean Morgan comme du Denny Duquette agonisant de Grey’s Anatomy, mais ça ferait moins sens…

Bruce Wayne, l'enfant de la balle

Voilà une belle manière pour Snyder d’assurer une filiation : son Bruce Wayne n’est pas qu’un amateur de chevaliers brutaux et dotés d’un flamboyant sens du spectacle ou simplement le fils d’un type persuadé qu’il faut toujours frapper en premier ; il est aussi le rejeton du pire des Watchmen et de leurs prédécesseurs, les Minutemen. Dans ses veines coule le sang du meurtrier de JFK, du grilleur de Viet Congs au lance-flammes, de l’âme éternellement damnée d’un groupe de justiciers qu’Alan Moore, l’auteur de la BD, et Zack Snyder, le réalisateur de son adaptation pour le cinéma, ont mis en scène comme une bande de freaks plus ou moins fréquentables. Bruce Wayne, c’est le fils que le Comédien et Spectre Soyeux n’ont jamais eu, une progéniture probablement maboule avant même d’assister au meurtre de ses géniteurs. Snyder part de là.

En grandissant, à quoi peut donc ressembler Batman, le double ténébreux de Bruce ? A Rorschach, le Watchmen indomptable, certes, mais le psychopathe, le tueur de pédophiles, le juge et le bourreau ; exactement ce qu’est Batman dans Batman v. Superman, lui qui marque au fer rouge les pires voyous, les condamnant à une mort certaine en prison.

Superman, fils de Manhattan

Et Superman ? « Dieu existe et il est américain » se félicite un chroniqueur TV dans Watchmen au sujet du Dr Manhattan. Dieu a un fils lui aussi, tout comme le Comédien : Superman. Le super-héros de Siegel et Shuster est un Christ en puissance, on le sait, mais est-ce un Christ américain, c’est-à-dire, comme le fait remarquer Paul Verhoeven au sujet de Robocop, « américain parce qu’au lieu de soigner les gens, il les tue » ? Pas totalement puisque cet idiot d’extraterrestre s’entête à voler au secours des gens, qui déifient son omnipotence, son omniprésence, son omniscience, son omnitout.

Surtout quand les gens en question sont des Mexicains, donc des catholiques avérés, à l’occasion d’une jolie scène où notre héros vient en aide à une fillette le Jour des Morts. Si l’action s’était déroulée en France, elle aurait eu lieu un 14 juillet, sous une avalanche de vin et de baguettes de pain, mais le cliché n’empêche pas toujours la beauté... En dépit de son passé humain, le Dr Manhattan, lui, est un Dieu parmi les Hommes, avec tout ce que cela implique d’inconvénients, le premier étant de devoir rendre des comptes.

Comme Manhattan, le Superman (Supermanhattan conviendrait mieux) de Batman v. Superman comparaît devant une commission, composée d’humains évidemment, chargée d’évaluer la ce que cela représente d’avoir les pouvoirs d’un Dieu, selon la jurisprudence « de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités ». Ce principe bêtement humain, ce benoît de Superman n’y entend strictement rien, bien au-dessus des Hommes qu’il est. La scène est surréaliste aussi bien dans Watchmen que dans Batman v. Superman, donnant l’impression que les créatures accusent leur Créateur de ne pas les avoir vraiment faites à son image puisqu’il est meilleur qu’elles.

Tout super-héros fait partie des Watchmen

Man of Steel avait eu l’idée saugrenue de croiser deux routes parallèles : la voie de Michael Bay et celle de Terrence Malick. Batman v. Superman a un meilleur programme, aussi audacieux mais plus cohérent : incruster la mythologie DC Comics dans l’univers inventé par Alan Moore puis animé par Snyder ; faire de Watchmen la matrice secrète des héros de la Justice League.

Le talent de Snyder tient au fait qu’il ne copie pas Alan Moore et son dessinateur Dave Gibbons : il est devenu leur équivalent cinématographique. Son Watchmen, c’est la matrice secrète des héros de la Justice League, mais aussi celle de son œuvre, au moins le parangon par rapport auquel on comparera toutes ses créations. Dans Batman v. Superman comme dans Watchmen, il y a un gros moment de stase combative (du ralenti extrême mais sur de la brutalité ; on est chez Snyder, le mec qui filme ses héros comme des statues en train de descendre de leur piédestal, pas chez Hou Hsiao-hsien) semblable à ceux qui parsèment 300 ou Sucker Punch, quand Bruce Wayne fait un cauchemar apocalyptique ; des gros plans bizarres (à la fin de La maison du Docteur Edwardes, Hitchcock s'était servi d'un flingue géant pour le faire paraître énorme à l’écran et simuler un gros plan ; on se demande si Snyder ne fait pas ça avec le collier de perles de Martha Wayne, avec le badge smiley au début de Watchmen ou avec le bouton de la chemise de nuit de l’héroïne de Sucker Punch, qui doit faire en réalité la taille d’une assiette à dessert) ; un vertige constant face à la mort, la fin, les enterrements, les trous dans le sol (bien commodes pour Léonidas quand il s’agit d’y jeter un messager), le compte-à-rebours (la minuterie de cuisine de Lex Luthor, version miniature de la Doomsday Clock de Watchmen) ; et un nihilisme plus triste que convaincu.

Jésus 2 : retour sur la croix

Dieu en retraite par-delà les cieux, Manhattan était obligé de s’exiler sur Mars pour échapper à la vindicte des Hommes. Superman, son fils condamné à la Terre, n’a d’autre choix que d’affronter une nouvelle crucifixion, parce que chez Snyder, aucune bonne action ne reste impunie. Les décideurs (médias, politiciens) ont oublié à quoi ressemble le Bien, ils ne voient en lui qu'un autre visage du Mal. Comment leur en vouloir, eux qui n'ont connu que le Comédien, un tueur qui ne quittait jamais son badge smiley ? Chez Snyder, l'Homme est ainsi fait, le pauvre, qu’il envisagera tout être qui lui est supérieur physiquement et moralement comme une aberration, que celui-ci soit d’essence divine ou qu'il soit simplement plus héroïque que les autres (ou Perses, ces derniers étant monstrueux justement parce qu'ils valent plus que des Spartes misogynes et fascisants). Alan Moore l’a compris. Zack Snyder aussi, mais il le comprend encore mieux depuis qu’il s'est apparemment persuadé d’être devenu l’auteur de Watchmen, sa propre Bible.

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