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Faisons confiance au Festival de Cannes

Festival / Récompenses | Par David Honnorat | Le 26 mai 2015 à 10h30

Ça y'est, Cannes ne respire plus. Abandonnée à ses retraités qui regagnent une Croisette soudain dépeuplée, cette cité, qu'on oblige tous les ans pendant 12 jours à être "bigger than life", va retrouver le droit de vivre en paix. Reste un palais désert, orphelin de sa cour – les artisans et les témoins de miracles éphémères – qui n'a plus qu'à rêver à l'année prochaine.

Nous, nous rentrons en train. Parce que c'est long. Un dernier travelling de 5 heures, c'est ce qu'il faut au moins pour revenir à la réalité. C'est l'occasion aussi de regarder en arrière et de faire le point sur ces 12 jours passés en compagnie du cinéma. Pour une fois l'iDzen porte bien son nom et c'est dans un calme dépaysant qu'il m'est permis de rédiger ce bilan. Hier, la 68ème édition du Festival de Cannes s'est conclue sur un Palmarès qui me semble assez juste, en dépit d'une Palme inattendue (Dheepan de Jacques Audiard) et d'au moins un oubli notable (Mountains May Depart de Jia Zhangke). C'est en tous cas mon avis, aujourd'hui, Gare de Toulon. Dans d'autres rédactions en revanche, il a semblé urgent de torpiller ce Palmarès indigne et de rabrouer la Sélection 2015 pour mieux vanter les perles passées sous des radars moins performants que les leurs. Nous avons certainement tous un peu tort. Ou plutôt – dans la mesure où, à Cannes, la clairvoyance est impossible – nous avons tous raison de nous tromper.

Des hauts et débats

Le Festival de Cannes est le lieu idéal pour raconter n'importe quoi sur les films. Les projections s'enchainent et, dans le brouhaha métalique d'une mécanique bling-bling, il est imposé aux journalistes d'en rendre compte au plus vite. Pendant quelques jours, la critique est un jeu de hasard. Les salles de projection sont d'ailleurs atenantes à des Casinos et on ne peut guère s'étonner de voir en fin de festival toutes les rédactions s'essayer aux pronostics ; généralement accrochées à une martingale qu'on appelle la politique des auteurs. Peu importe au fond, ce qui compte c'est qu'il y ait discussion. Joel Coen l'a d'ailleurs bien compris : «Quand nous avons un film à Cannes, nous préférons qu'il soit en compétition, parce que c'est là que la conversation est la plus volubile.» confiait-il au journal Le Monde avant le début de cette 68ème édition. Car c'est à travers les débats sur le cinéma, plus intenses à Cannes que nulle part ailleurs, que le Festival rayonne.

Et c'est là, alors qu'un mioche bruyant monte en gare d'Aix-en-Provence, que tout se complique. En effet, au delà de la variété des opinions qui s'affrontent dans ce contexte, les festivaliers ont, dans ce cadre si particulier, toutes les raisons de voir leur cinéphilie dérailler. En plus de mes valises, qui paraissent toujours un peu plus lourdes au retour qu'à l'aller, je rentre de Cannes avec 43 films en tête, tous vus dans des contextes, conditions et dispositions diverses. Il y a d'abord certains facteurs très personnels qui influent sur la réception des films : l'horaire de projection, la fatigue, la sensibilité à l'auteur, les autres films vus avant et après, ainsi que le moment où on les découvre. Notre Petite soeur, vu en début d'après-midi le premier jour du festival m'a fait l'effet d'un apéritif savoureux mais discret qui ne m'est revenu à l'esprit qu'en voyant une semaine plus tard Mustang, dont j'avais déjà entendu pas mal de bien. Une histoire de soeurs également, rebelles et solidaires, qui, contrairement à l'abandon chez Kore-Eda, font, dans ce prometteur premier film turc, face à l'opression de leur famille. Les films se répondent ainsi et l'impression qu'ils nous laissent fonctionne souvent par comparaison. Voir le médiocre Je suis un soldat, deux jours après La Loi du marché, qui m'avait semblé intéressant mais un peu facile dans le genre "cinéma de crise", m'a conduit à réévaluer nettement le film de Stéphane Brizé. Pas de doute, la rage contenue avec laquelle Lindon défend le prix contesté d'un mobile-home, que les galères le poussent à vendre, relève de la prouesse.

Le complexe de la compétition

Mais d'autres facteurs plus objectifs interviennent également dans la perception des festivaliers. En premier lieu : les sections dans lesquelles se trouvent les films. Naturellement, les films en compétition supposent une plus grande exigence, et le phénomène joue dans les deux sens. Ainsi Gus Van Sant et Valérie Donzelli se font d'autant plus étriller par la critique que leurs films ne semblaient pas avoir le niveau pour figurer en compétition, tandis que les louanges pour Mad Max : Fury Road, Vice-Versa, Cemetery of Splendour, Le Trésor ou Trois souvenirs de ma jeunesse sont amplifiées par le fait qu'ils auraient justement pu (ou dû) y être.

S'il était impossible de discuter sérieusement les choix de Thierry Frémaux au moment de l'annonce de sa Sélection, il n'est pas interdit de le prendre au mot maintenant : «la période de fièvre [...] devrait être suivie, en juin, d’une période post-projections, où l’on analyserait toutes les déclarations faites par les uns et les autres en avril» regrettait-il dans une interview à Télérama. Maintenant les films vus on peut dire qu'il aurait été tentant d'échanger les places de Macbeth et Mad Max (compétition/hors-compétition) et de refuser Van Sant et Donzelli pour offrir la compétition à Porumboiu et Weerasethakul, ce qui aurait eu comme autre mérite d'augmenter la proportion de films de la catégorie reine tournés dans une autre langue que le français ou l'anglais (5 sur 19 seulement cette année).

Le mal du pays

La langue justement, mais aussi le sujet et le contexte culturel des films jouent également un rôle déterminant dans leur réception par les festivaliers. On comptait cette année, sur un total de 4000 journalistes – à vue de nez, dans le listing des accrédités presse – environ 1200 français, 700 britanniques, 400 italiens, 350 chinois, 300 américains, 200 allemands, 130 espagnols, 120 russes et 60 japonais. L'écho médiatique des films en compétition est ainsi fortement orienté par les français puis tempéré (ou contredit) par les anglo-saxons.

Dans ce contexte, les films français sont donc tout particulièrement exposés aux réactions d'une presse nationale qui, dès lors qu'elle applique des grilles de lecture nationales, est rarement en osmose avec le Palmarès rendu par un Jury international. En témoigne ce post rageur sur la page facebook des Cahiers du cinéma à l'issue de la cérémonie : «#‎Cannes2015, c'est terminé [...] triomphe des manipulateurs (Dheepan et sa banlieue nettoyée au karcher, l'infâme Chronic), du pire de la fiction de gauche sur les petites gens (La Loi du marché) ou de droite sur les nouveaux riches (Mon Roi.

L'odeur de la Palme au matin

Alors qu'un certain monsieur Abitbol – qu'on imagine très classe – est appelé en voiture 12, nous arrivons au point crucial de ce bilan sur rail : la Palme d'Or 2015 est-elle méritée ? Le moins qu'on puisse dire, en tous cas, c'est qu'on ne l'a pas vu venir. D'ailleurs personne ne l'a vu venir. Pour comprendre pourquoi, il est bon de se pencher encore une fois sur le contexte. La projection presse du film de Jacques Audiard avait lieu le jeudi 21 à 8h30 du matin, soit quelques heures à peine après la présentation nocturne de Love, le porno sentimental événement et en 3D de Gaspar Noé. Une bonne partie de la presse a ainsi préféré dormir un peu ce matin là pour ouvrir grand les yeux à 11h (comme le lui avait enseigné le merveilleux film de Weerasethakul projeté trois jours avant en sa présence à un parterre de fans) sur Le Trésor de Porumboiu ou Fatima de Philippe Faucon. On le sait bien, puisqu'on a fait pareil. Occupés que nous étions à nous amuser de la débandade infligée la nuit dernière par Noé, nous avons vu passer, sans trop y prêter attention, quelques avis mitigés sur Dheepan avant de passer à autre chose. Au moment de voir enfin le film en Salle du Soixantième le lendemain, il était trop tard, la bataille ne pouvait plus avoir lieu. La critique ayant découvert le film anesthésiée et en rangs dispersés, il n'y a pas eu de discussion. Or, quand on ne parle pas des films à Cannes, ils passent inaperçus.

Et pourtant il y avait beaucoup à dire sur le film d'Audiard. Ne serait-ce que sur sa séquence titre : un plan aussi grotesque qu'obsédant qui montre des noeuds de Minnie clignotants et fluos, des papillons de lumière comme dirait l'autre, se détachant dans le noir sur le crâne de vendeurs ambulants. Sans doute moins aimable et plus problématique que ses précédents films, Dheepan questionne, par son rapport au cinéma de genre, les notions de réalisme et de vraisemblance. Le film a d'ailleurs ceci de commun avec Maryland d'Alice Winocour, long-métrage français présenté à Un Certain Regard, qu'il aurait tout aussi bien pu être un magnifique western. En fonction de l'importance que donne le spectateur aux réalités politiques et sociales dans lesquelles les deux films sont situés, l'adhésion peut être variable. La manière dont Guillermo del Toro a résumé ce qui l'a intéressé dans le film lors de la conférence de presse du Jury illustre bien ce phénomène : «l'histoire de trois étrangers (NDLR: les uns par rapport aux autres) qui, dans des circonstances difficiles, vont tenter de former une famille». Dheepan évoque ainsi deux films cannois : un qui a eu la Palme (Taxi Driver en 1976) et un autre qui aurait dû l'avoir (A history of violence en 2004). En se nourrissant à la fois des codes du cinéma américain et de ceux du cinéma social à la française, Audiard prend le risque de porter, à l'échelle nationale, un discours qu'il ne vise pas nécessairement. Ce faisant, toutefois, il trace une voie esthétique unique dans le cinéma mondial.

Quoi qu'il en soit, sous le haut patronnage des frères Coen, le Jury du Festival de Cannes – ce dispositif arbitraire par essence – a débattu et tranché. Dheepan de Jacques Audiard est la Palme d'Or 2015 et le palmarès qui l'entoure est, puisqu'il est élaboré par des auteurs, une oeuvre à part entière, qu'il est naturel de commenter et de critiquer. A Cannes pendant 12 jours, tout le monde peut se tromper et ce n'est pas grave parce que dans les salles, le cinéma (24 fois par seconde) nous accable de vérité. Gare de Lyon. Terminus, tout le monde descend.

8 commentaires
  • hendicaise
    commentaire modéré Top article où tout est dit. Juste un détaile : la merveille vue à 11h après le dodo post-Love, c'est pas celle de Weerasethakul, c'est l'autre, celle de Porumboiu.
    26 mai 2015 Voir la discussion...
  • IMtheRookie
    commentaire modéré @hendiike ah mais oui merde ! Je me suis emmêlé avec les pages du programme déchiré dans le train. Pour ma part c'était Fatima en fait. Je corrige ça tout de suite.
    26 mai 2015 Voir la discussion...
  • hendicaise
    commentaire modéré Que des beaux films, que des belles excuses.
    26 mai 2015 Voir la discussion...
  • elge
    commentaire modéré Jolie mélancolie...
    26 mai 2015 Voir la discussion...
  • Flol
    commentaire modéré Chouette article. Qui me rend encore plus nostalgique que je ne l'étais déjà...
    26 mai 2015 Voir la discussion...
  • itachi
    commentaire modéré Bel article, je trouve étonnant tout de même de ne pas voir le Rookie remercier son agent, sa famille et bien évidemment le public de Vodkaster sans qui cet article n'existerait pas...
    26 mai 2015 Voir la discussion...
  • Charlie
    commentaire modéré Superbe article
    26 mai 2015 Voir la discussion...
  • jolafrite
    commentaire modéré Jolie plume.
    27 mai 2015 Voir la discussion...
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