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C'était une fanfiction de Twilight, c'est aujourd'hui un film de studios

50 nuances de Grey : ce que veulent les femmes ou ce que veulent les fans ?

Dossier | Par Johanna Ruiz | Le 13 février 2015 à 16h59

Et si on évitait de réduire Cinquante nuances de Grey à un truc jeté en patûre à des jeunes femmes survoltées ou des ménagères frustrées ? Et si le film tiré du best-seller de E.L. James tenait d'une tendance naissante plutôt que d'un épiphénomène ? Et si, avec lui, les femmes étaient en train de se réapproprier leur désir au cinéma et de bouleverser les codes de production ?

Cinquante nuances de grey vous rebat les oreilles depuis plusieurs mois et sans doute en avez vous déjà marre, à force de voir votre fil d'actualité cinéma saturé en permanence par le nouveau trailer du jour, les interviews pour la promo, les extraits inédits (qui ne laissent plus aucune surprise sur le contenu du film à ceux qui n'auraient pas lu le livre), etc. Mais au delà du roman érotique, d'abord auto-publié sur internet, chouchou d'un lectorat majoritairement féminin, il est important de recontextualiser le cataclysme cinématographique qui s'abat actuellement sur nous. Le succès de cette relation romantico-sadomasochiste en dit long sur les attentes et l’implication des femmes dans l’industrie du livre et du cinéma. Cinquante nuances de Grey n’est pas uniquement une sortie cinéma très attendue par ses fans. C’est aussi et surtout la consécration ultime de la fanfiction - domaine dont provient le roman de E.L. James - et d'un certain désir féminin. Les auteures de fanfiction étant aussi les principales lectrices de fanfiction, les attentes du lectorat féminin n’ont aucun secret pour ces écrivaines en herbe. Une autre fanfiction, After, inspirée par le leader des One Direction, Harry Styles, est d'ailleurs aussi en passe d’être adaptée au cinéma par les studios Paramount, après avoir été imprimée à 180 000 exemplaires. D'ici peu, on pourrait bien faire face à un phénomène de plus grande ampleur, révélateur d'une mutation des comportements numériques et, par extension, sociaux (tout un programme), qui serait le fer de lance des femmes.

A l'origine, Cinquante nuances est une fanfiction, mais c’est quoi une fanfiction ?

Revenons sur la genèse du livre avant de nous pencher sur son adaptation. La fanfiction, c’est la reprise en main d’un univers de fiction préexistant et de ses personnages par des fans, qui souhaitent prolonger l'histoire de leur film, de leur manga ou de leur jeu vidéo favori dans l’espace (ré)créatif de l’écriture. C’est le prolongement 2.0 des fanzines (fanatic magazine) apparus dans les années 1930, médias indépendants ou "journaux libres" conçus par des amateurs passionnés pour d’autres amateurs passionnés, dans toutes les couches de la culture populaire.

Le phénomène de l'hybridation auteur-amateur s’est considérablement amplifié avec Internet et son fonctionnement participatif. Les fanfictions les plus connues sont les "potterfictions", celles qui mettent en scène les personnages de la saga Harry Potter. Elles explicitent généralement des enjeux dramatiques à peine esquissés, simplement sous-jacents dans l'oeuvre originale ou complètement inexistants, mais désirés par les fans. Cinquante nuances de Grey n'est pas une version alternative d'Harry Potter (même pour adultes), mais de Twilight. Les enjeux dramatiques sont les mêmes que dans la série de Stephenie Meyer et se résument à ça : la peur et le désir tout à la fois de passer à la casserole. Se faire mordre ou se faire fouetter, même combat... Quand le lectorat de ces écrits croît de manière importante, les maisons d’édition s’emparent de la poule aux oeufs d'or et l'incorporent dans leurs circuits de diffusion, plus conventionnels. C’est ce qui est arrivé à Cinquante nuances de Grey et à sa reprise SM du couple formé par Bella et Edward dans Twilight. Vous connaissez la suite : édition papier et livres vendus à 100 millions d’exemplaires ; déferlement de fans dans toutes les librairies et les bibliothèques, arborant fièrement et partout leur nouveau livre préféré comme un porte étendard de leur féminité et de leur désir (Marc Levy et Danielle Steel ont été détrônés dans les transports en commun) ; et le film, produit par Universal. On passera sur ses qualités cinématographiques toutes relatives, ainsi que sur celles, littéraires, du matériau d'origine, pour voir en Cinquante nuances de Grey la tête de pont possible d'une prise de pouvoir du cinéma par les femmes, principales pourvoyeuses et lectrices de ces fanfictions qui attirent les dollars.

Emma Bovary 2.0

D'après les chiffres, les femmes sont plus amatrices de lecture que les hommes. Selon un rapport de L’INSEE datant de 2012, elles seraient 11%, contre 6% des hommes, à lire entre 12 et 24 livres par an. Selon Livres Hebdo, elles représentent 53% des acheteurs contre 47% des hommes. La littérature serait donc un média plus féminin.

D’après certains psychologues, les femmes seraient plus tournées vers l’intériorité contrairement aux hommes davantage tournés vers l’action. Ce serait l’être contre le faire. L’imaginaire intérieur nourri par l’écriture serait plus enclin à satisfaire le désir des femmes. Exemplairement, on associe d'ailleurs plus souvent le journal intime aux femmes, notamment au cinéma. De plus, un sondage commandé par la SNCF en 1994 (ça date, c'est vrai...) montre que 70% des hommes liront un journal dans les transports en commun tandis que 69% des femmes lui préféreront un roman. Les femmes seraient donc plus en demande de fictions, telles des Emma Bovary modernes avides d'évasion. En tous cas, si les hommes ont un porno imaginé pour eux, graphique et reposant sur des schémas archétypaux très définis, les femmes, elles, veulent “jouir” d’autre chose. Elles ont maintenant leur machine à fantasme à elles, grâce à l'écriture 2.0 qu'elles s'approprient largement, en affichant une nette préférence pour une romance malheureusement gorgée elle aussi de clichés : prenez un bad boy ténébreux, sûr de lui, aisé financièrement, entreprenant, et faites le déniaiser une jeune fille pure et effarouchée. Parsemez le tout de séquences torrides et de punchlines amoureuses à souhait, vous obtiendrez la recette gagnante. Le fantasme romantique se trouve toujours au coeur du processus. Ce que les femmes veulent - si l'on se fie au succès de Cinquante nuances de Grey - ce sont des expressions du désir passant toujours par la romance. Pour s'en convaincre, il suffit de voir le film, dont l'érotisme aseptisé le rapproche d’une bluette inoffensive. La sensualité n’est, en somme, que secondaire, mais nécessaire pour nourrir la dimension romantique.

Cela pourrait être le syndrome Emma Bovaryien appliqué à l’ère d’internet. Certaines femmes trouvent en effet cette voie pour nourrir leurs fantasmes et nourrir ceux des autres, mais ne mettons pas toutes les femmes dans le même panier. Elles sont nombreuses à exprimer leur rejet en bloc de Cinquantes nuances de Grey qui, selon elles, ne ferait que réduire leur désir à un abject et sexiste fantasme de soumission total à l'homme. Des associations féministes appellent même à boycotter ce film en lequel elles voient une apologie de la violence faite aux femmes. Néanmoins, force est de constater le succès indéniable de ces nouveaux canaux de la production culturelle initiée par les amateurs, et en l'occurence ici les amatrices. 

Si le passage du web au cinéma ne se fait pas en un claquement de doigts, les productions d'un inconnu peuvent bien s'affranchir de la toile, pourvu qu'éditeurs ou studios flairent un filon validé par les internautes à coups de likes et de partages. Pourquoi les femmes tirent-elles davantage leur épingle du jeu que les hommes s'agissant de fanfiction ? Faut-il voir dans cette production "genrée" une réponse à une carence en matière de représentation d'envies féminines ? 

L'intérêt de l'industrie du livre et de celle du cinéma pour la fanfiction témoigne d'une difficulté pour elles à créer du désir. Lasses et à la traîne, celles-ci le suivent en ligne, maintenant qu'il s'exprime à longueur de pages web. Le film se conçoit alors comme un objet chargé de répondre en tout point à ces désirs, taillé sur mesure. Les amateurs développent des idées. La fanfiction s'apparente à une étude de marché permanente, une antichambre dédiée aux tests, une boucle "masturbatoire" d'amateur à amateur, dans laquelle les producteurs n’ont plus qu’à se servir. Anna Todd, auteure de la nouvelle fanfiction à succès After, confie à Rue 89 : "Je suis une lectrice devenue écrivain". L'adaptation de Cinquante nuances de Grey cristallise parfaitement ces nouveaux enjeux en assumant clairement sa démarche consumériste, motivée par l'injonction libidinale et masturbatoire féminine, donc le désir de consommer. Des produits dérivés ont tout naturellement inondé le marché - sex toys, lingerie, produits cosmétiques - exploitant le désir féminin de manière jusqu'au-boutiste. On en vient à imaginer les sociétés de production diffuser une petite annonce comme celle-ci : "Vous êtes une femme entre 18 et et 55 ans, vous avez envie de partager vos fantasmes, de faire rêver les femmes du monde entier ? Prenez votre plume et, qui sait, bienvenue dans l’industrie du cinéma".

Le nouveau crédo des studios : femmes = fans

Il y a peu de femmes aux commandes de l'imaginaire hollywoodien. J.K Rowling, qui écrivait simplement pour elle et pour le plaisir au début - comme les auteurs de fanfiction finalement - et Stephanie Meyer en font partie. Elles ont su mettre le doigt sur les attentes des fans et répondre à leur désir, générant ainsi un culte, une communauté et... un nombre incalculable de fanfictions sur le web qui ont ouvert la voie à d'autres auteures en devenir, susceptibles d'être ciblées par Hollywood à leur tour.

Comme l'écrit Henry Jenkins, pionnier des études sur les fans et théoricien de la culture participative et de la narration transmédia, dans Textual Poachers: Television Fans & Participatory Culture : "La fanfiction est une manière pour la culture de réparer les dégâts commis dans un système où les mythes contemporains sont la propriété des entreprises au lieu d'être celle des gens". Déçues par le comportement des grandes entreprises médiatiques à leur égard, des femmes ont pris la plume pour se faire une place. Pour la garder par contre, il faudra peut-être sortir l'épée.

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