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Certains films de festivals sont-ils insortables ?

Dossier | Par David Honnorat | Le 10 septembre 2013 à 18h21

Pourquoi tous les films présentés dans les grands festivals ne finissent-ils pas par sortir en France ? Un début d'explication avec l'exemple de deux beaux films particulièrement exigeants présentés à la Mostra 2013 qui risquent malheureusement de ne pas passer la frontière...

Sur les 71 films des principales sélections de la Mostra 2012, seulement 37 ont trouvé le chemin des écrans français. Même la compétition, a priori la plus exposée, n'assure pas une sortie dans nos salles. Ainsi, quatre films en course pour le Lion d'Or l'année dernière n'ont toujours pas - et n'auront probablement jamais - de date de sortie : At Any Price de Ramin Bahrani, Trahison de Kirill Serebrennikov, Outrage : Beyond de Takeshi Kitano et Thy Womb de Brillante Mendoza. Pour ces quatre cas particuliers il faut concéder que le spectateur français ne rate pas grand chose : un film américain avec Zack Efron qui, sur un sujet proche a dernièrement été ridiculisé par le Promised Land de Gus Van Sant, un vaudeville russe dur au mâle et deux énièmes avatars des oeuvres de Kitano et Mendoza manquant cruellement de singularité. Les quatre films, boudés autant par la critique que par le jury vénitien, ont ici sans doute payé un manque d'originalité les rendant inaptes à une sortie nationale.

Pour autant, un succès d'estime n'assure pas forcément un meilleur traitement. Réputée pour ses palmarès exigeants, la Mostra a d'ailleurs accouché ces deux dernières années de Lions d'Or (Faust d'Alexandre Sokourov et Pietà de Kim Ki-duk) à faible potentiel commercial impliquant des sorties relativement confidentielles (encore que Faust distribué par Sophie Dulac a connu un résultat très satisfaisant). Le lauréat 2013 devrait d'ailleurs connaître un sort assez similaire puisqu'il s'agit d'un documentaire italien particulièrement ethnocentré consacré à la population gravitant autour du périphérique de Rome.

Est-ce là le destin des grands festivals de cinéma ? Engendrer des monstres taillés pour une poignée de critiques qui en rendent compte dans les médias internationaux à un public qui n'aura probablement jamais l'occasion de les voir ?

Deux cas extrêmes présentés cette année hors-compétition nous donnent l'occasion de s'interroger sur ce point : certains films de festival sont-ils insortables ?

Il s'agit paradoxalement de deux des meilleurs films découverts cette année à Venise, mais il est possible qu'ils ne soient jamais visibles. Pourquoi ? Parce que sur le papier les 3h47 du 'Til Madness do us part de Wang Bing et les 4h04 d'At Berkeley de Frederick Wiseman ont tout pour effrayer les distributeurs tentés. Outre leurs durées (qui constitue un vrai problème au moment de l'exploitation), ces deux documentaires ne bénéficient pas de sujets particulièrement sensationnels. Aux vues de ces informations et des projections aux trois quarts vides à la Mostra, il semblerait que la perspective d'une sortie salle relève de la pure folie. En effet, si nous avons déjà défendu ici les vertus de l'ennui au cinéma, il faut avouer que (sur le papier en tous cas) 4h de documentaire, c'est long ! La tentation de scinder les films en deux parties ou de les proposer dans un montage allégé serait une insulte à leurs auteurs tant la durée, justement, tient un rôle important dans le dispositif esthétique et narratif des deux longs-métrages. Prenons donc notre courage à deux mains et tâchons d'imaginer comment sortir ces deux films insortables en nous mettant un instant dans la peau des audacieux distributeurs qui souhaiteront tenter l'aventure.

L'un des intérêts qu'il y a à voir un film en première exclusivité mondiale dans un festival de cinéma est d'être confronté à une oeuvre à l'identité vierge. Cette identité, c'est le matériel promotionnel (titre, synopsis, affiche, bande-annonce) qui la façonne...

At Berkeley de Frederick Wiseman

Le vénérable documentariste Frederick Wiseman (83 ans) reste sur trois relatifs succès avec La Danse, le ballet de l'Opéra de Paris, Boxing Gym et Crazy Horse tous distribués en France par Sophie Dulac. Seulement cette fois-ci Frederick a fait péter le chrono et il s'attaque à un sujet a priori moins enthousiasmant que les jolies danseuses, nues ou étoiles, qui occupaient ses derniers films. On comprendrait donc le distributeur s'il se laissait aller cette fois à un peu de filouterie pour tenter d'attirer les foules.

Mise à jour du 29 novembre 2013 : c'est confirmé, At Berkeley va bien sortir en salles le 26 février 2014 et Sophie Dulac a visiblement opté pour la méthode réglo (voir ci-dessous).

La méthode crapuleuse

Le titre : American Dirlo. Berkeley ça ne parle à personne et ça n'évoque pas suffisamment le rêve américain. Une solution consisterait donc à mettre en avant la figure du croquignolesque président de l'université Robert J. Birgeneau qui est à peu près le seul dans le film à s'autoriser une plaisanterie. On soulignerait au passage, selon la pratique courante qu'il s'agit bien d'un "American".

Le synopsis : Monsieur Birgeneau qui dirige l'université de Berkeley en Californie est un personnage haut en couleurs. Dans la plus pure tradition du «Mouvement pour la liberté d'expression» initié sur le campus dans les années 60, il laissera étudiants et professeurs exprimer leur créativité dans de nombreuses réunions et autres activités extra-scolaires... Un film qui va vous donner envie de reprendre vos études !

L'affiche

La méthode réglo

Evidemment, le risque d'une méthode aussi racoleuse que celle proposée ci-dessus est que le film ne trouve jamais son public et souffre alors d'un bouche à oreille fatalement contre-productif.

Le titre : At Berkeley. Avouons-le, si vous n'avez jamais entendu parler de la célèbre université californienne, il y a quand même des chances pour que vous ne soyez pas dans la cible. Pour aprécier les longues séquences de réunion administratives et comprendre comment la bureaucratie et le capitalisme ont lentement digéré la faculté de révolte de cette institution, il vous faudra être assez ouvert pour accepter la sobriété du titre original.

Le synopsis (adapté du dossier de presse international) : At Berkeley est un film documentaire sur l'Université de Californie de Berkeley. Le long-métrage se concentre sur les principaux aspects de la vie universitaire, et en particulier les efforts de l'administration pour maintenir le niveau d'excellence de l'institution ainsi que son caractère public. D'un point de vue plus abstrait, At Berkeley examine la mission sociale et intellectuelle de l'université ainsi que son rapport à l'état de Californie.

L'affiche

Feng Ai ('Til Madness do us part) de Wang Bing

Grand habitué des festivals internationaux, le cinéaste chinois Wang Bing avait déjà été primé à Venise l'année dernière avec son documentaire Three Sisters (Prix Orizzonti). Sa carrière, lancée en 2003 par un film culte de 9 heures (A l'Ouest des rails), il semble s'être spécialisé dans les films insortables qu'on ne peut guère voir ailleurs en salle qu'en festivals.

La méthode crapuleuse

Le titre : Madness Hotel. L'ambiance extrêmement oppressante du film - qui se déroule presque exclusivement dans un hôpital psychiatrique du sud-ouest de la Chine - ouvre une perspective intéressante : pourquoi ne pas tenter de le vendre comme un film d'horreur ? Une partie de la critique n'hésiterait sans doute pas à soutenir ce positionnement osé.

Le synopsis : Un réalisateur est enfermé avec sa caméra dans un hôpital psychiatrique. Condamné à garder les yeux constamment ouverts, le cinéaste devra faire face à l'expérience la plus traumatisante de sa carrière...

L'affiche

La méthode réglo

S'il est vrai que le film de Wang Bing est, par son sujet, relativement éprouvant, il serait dommage d'occulter l'une de ses composantes fondamentales : l'amour. Si ce thème ne trouve réellement sa place que dans le dernier quart du film, il mérite d'être évoqué par la promotion du film.

Le titre : Amour et Folie. La traduction littérale du titre international «Jusqu'à ce que la folie nous sépare» ne manque pas de charme mais semble un peu trop long, on préférera donc partir du titre chinois : Amour Fou tout en tentant de s'éloigner de l'expression déjà préemptée par Françoise Hardy et un documentaire sur Yves Saint-Laurent.

Le synopsis (adapté du dossier de presse international) : Filmé avec la précision d'une discrète caméra HD, le documentaire montre la vie quotidienne d'un hôpital psychiatrique isolé au sud ouest de la Chine. Ce lieu décrépit abrite une centaine d'hommes âgés de 20 à 50 ans, détenus parfois depuis plusieurs dizaines d'années pour différentes raisons. Certains ont tué. D'autres ont simplement désobéi au pouvoir local. Seuls et abandonnés par les leurs, ces hommes cherchent chaleur et réconfort. Le soir il arrive qu'ils se rapprochent et cherchent à partager leurs rêves incohérents dans la froideur des nuits d'hiver.

L'affiche

Une chose est claire : le chemin qui mène à l'UGC est bien long, même après une sélection dans un grand festival international. Le métier de distributeur, sans doute le plus risqué de la filière, repose ainsi autant sur la capacité à faire les bons choix que sur celle qui consiste à faire en sorte que le film rencontre son public. Mais le potentiel commercial (qu'on imagine limité dans les deux cas décrits plus hauts) n'est pas la seule barrière entre un film et le public. On se souvient par exemple de la situation, heureusement relativement rare, de Promises written in water de Vincent Gallo sélectionné à Venise en 2010, que l'auteur (déçu par la réception) n'aura jamais voulu sortir en salles et on peut déjà supposer que, pour d'autres raisons, Moebius de Kim Ki-duk - présenté cette année - aura peu de chances d'être montré sur nos écrans...

A lire aussi : L'impact du Festival de Cannes sur les dates de sortie

3 commentaires
  • Awa
    commentaire modéré "Thy Womb", boudé par la critique ???
    11 septembre 2013 Voir la discussion...
  • IMtheRookie
    commentaire modéré @Awa disons que c'était clairement le moins "boudé" des 4, mais à part pour l'actrice principale j'avais le sentiment qu'il avait été assez vite oublié sur le Lido. Notamment parce qu'il ne se distinguait pas beaucoup du précédent film de Mendoza.
    11 septembre 2013 Voir la discussion...
  • snakeplissken
    commentaire modéré Pas de panique! Le Wiseman et le Wang Bing sortiront tous les deux dans les salles françaises...
    1 octobre 2013 Voir la discussion...
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