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Hollywood vs. Sundance : votre love story, vous la voulez comment ?

Dossier | Par Julien Di Giacomo | Le 16 juin 2011 à 11h12

Depuis les premiers Disney jusqu'aux records battus par Titanic, le public n'a cessé de crier son adhésion à la vision hollywoodienne des histoires d'amour. Alors qu'on oppose régulièrement, et à juste titre, le cinéma de blockbusters au cinéma indépendant, il est temps de mettre en perspective leurs manières respectives de mettre en images les sentiments humains.

Cette semaine sort Beginners, petit film sentimental largement inspiré de la vie de son réalisateur, dans lequel Ewan McGregor joue un célibataire terrassé par la mort de son père, 5 ans après que celui-ci ait fait son coming-out. Mélanie Laurent interprète une actrice avide de liberté qui sauvera le jeune quadragénaire des affres du deuil. Voilà ce que Mike Mills dit de son scénario : « si cette histoire est singulière, je ne l'ai pas traitée comme [...] un film indépendant ». Or, Mike Mills s'est planté, et Beginners sent l'indépendant à plein nez. Mais au fait, ça ressemble à quoi une love story indépendante ?

On ne joue pas dans la même cour
Le propre du cinéma hollywoodien est de mettre ses personnages dans des situations extrêmes et radicales, pour magnifier les histoires d'amour qu'il met en scène. Si le bateau ne coulait pas, est-ce que Leo pourrait si bien prouver ses sentiments pour Kate ? Et si le M. Loyal du cirque n'était pas un dangereux psychopathe sadique, Robert aurait-il eu l'occasion de risquer sa vie pour Reese ? Encore mieux : s'ils ne s'étaient pas connus pendant la guerre, est-ce que l'amour de Rita et de Humphrey aurait été si beau et tragique ?

Que ce soit pour des questions de budget ou de parti-pris esthétique, le cinéma indépendant, lui, ne vend pas de rêves. Plutôt que d'offrir à son public une autre réalité, il lui propose d'examiner celle qu'il a sous les yeux pour en refaire ressortir des pépites de beauté, comme on tombe sur un morceau de chocolat dans un muffin. L'indie filme des gens normaux et des situations banales, mais sous un angle qui leur donne du charme. Pendant que certains se rencontrent sur le ponton d'un bateau irrémédiablement voué à un destin tragique, d'autres partagent 15 secondes de folk dans une salle d'attente :


Salle d'attente avec "The Shins" extrait de Garden State

C'est quoi, la vraie BO d'une love story ?
Une micro-critique de Juno définit avec un certain cynisme l'esthétique du cinéma sentimental indépendant en ces termes : « musique folk, ambiance awkward-nerd, générique en BD. » Dans le cinéma indépendant, les jeunes s'aiment sur fond de folk ou de rock (indépendant lui aussi, ça va de soi). La raison en est simple : le folk est, par essence, un genre minimaliste, dépouillé et donc sincère. Un type, une guitare, et on a une chanson... Avec un dispositif aussi restreint, impossible de tricher sur l'émotion.

A l'exact opposé on trouve les compositeurs symphoniques qui, de Hans Zimmer à James Horner, ont pour leitmotiv la recherche de la perfection, parce qu'ils doivent accompagner des histoires d'amour parfaites. Prenez cette scène de Titanic : de la petite flûte qui nous entraine doucement vers le Paradis jusqu'aux voix cristallines qui s'unissent dans un choeur éthéré reflétant la pureté de la passion des amants, tout est fait pour souligner le caractère merveilleux de la romance. Mais c'est surtout des cordes (sensibles) que jouent Hollywood pour pousser le public à verser la larmichette règlementaire :


I'm Flying ! extrait de Titanic

La perfection n'est pas de ce monde
De ses décors à sa musique, le cinéaste hollywoodien aime que tout soit parfait, et cette règle s'applique aussi à ses acteurs (cela va sans dire) et à ses scénarios. Ses romances sont peuplées de femmes parfaites et d'hommes idéaux fréquemment enclins aux sacrifices, pour qu'ils puissent former un couple de rêve, se marier et avoir beaucoup d'enfants. Titanic (ce film est un tel cas d'école qu'on ne peut que le citer à chaque paragraphe) ou son descendant De l'eau pour les éléphants ont pour point commun d'être en fait deux énormes flashbacks racontés par un personnage qui a aimé sa moitié jusqu'à sa mort et qui, surtout, ne l'a jamais oublié.

On sait dès son titre que (500) jours ensemble raconte l'histoire d'un amour limité dans le temps, et c'est ce qui en fait (en partie) un film indépendant : si un réalisateur considère qu'une histoire s'achevant sur une rupture vaut la peine d'être racontée, alors c'est qu'il est indépendant, tout simplement. Vous pouvez alors d'ores et déjà considérer qu'il aimera de manière générale la maladresse, les défauts, les imperfections, sûrement parce que, plutôt que de les nier, il préfère apprendre à les apprécier. Les mecs de films indépendants n'arrivent pas à être des héros, même quand ils essayent (mais c'est ce qui fait leur charme) :


Un gros lourd ! extrait de (500) jours ensemble

Une leçon bien apprise
Evidemment, la réalité de l'industrie n'est pas aussi manichéenne qu'elle peut en avoir l'air, et, le temps passant, les grands clichés hollywoodiens ont tendance à s'étioler, tandis que de plus en plus de réalisateurs tendent vers la création d'une zone de compromis entre les deux extrêmes. Et ce phénomène ne date pas d'hier : alors que Pretty Woman présentait un vrai bon conte de fées bien sirupeux en 1990, un an plus tôt, Quand Harry rencontre Sally mettait déjà en scène une histoire plus ambigüe, et avait pour protagoniste masculin un Billy Crystal moins chevaleresque que Richard Gere.

Hollywood a donc prouvé avec Quand Harry rencontre Sally qu'il avait compris et digéré la remise en question du modèle dominant "un homme parfait + une femme parfaite = amour parfait". Mais ce modèle-ci n'est pas le seul auquel s'attaque le cinéma indépendant, puisque, définitivement en phase avec son époque, il a à coeur de montrer la beauté de toutes les histoires d'amour, qu'elles concernent des sado-masochistes (La Secrétaire), des hors-la-loi homosexuels (I Love You Phillip Morris) ou même des lesbiennes avec une vie de famille (The Kids Are All Right). Et peu importent les conventions et les moeurs de la majorité.


Scène finale extrait de Quand Harry rencontre Sally

Et pour finir sur Beginners...
Cher Mike Mills, nous comprenons que tu veuilles te débarrasser de l'étiquette "indépendant", trop souvent associée (parfois à tort, parfois à raison) à une certaine forme d'élitisme à laquelle aucun cinéaste n'aspire réellement. Tu aimes ton public, et tu as donc cherché à affirmer que ton film était ouvert à tous et que chacun pouvait l'aimer ; nous respectons cela. Maintenant, si tu as bien lu et compris cet article, nous espérons sincèrement que tu auras réalisé cette grande vérité : Hollywood et Sundance ont pour point commun de ne pas être des maladies honteuses. Beginners est un film indépendant, et il s'en porte très bien. Il est beau, et sera apprécié à sa juste valeur. N'oublions jamais qu'une cinéphilie saine et équilibrée se nourrit d'alternance entre films d'auteur et blockbusters, entre rêves impossibles et réalités sordides et, bien entendu, entre films hollywoodiens et films indépendants.

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