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The Secret of Martyrs

The Secret : rencontre avec Pascal Laugier

Dossier | Par Louis Lepron | Le 5 septembre 2012 à 16h20

Après Saint Ange et Martyrs, Pascal Laugier est passé derrière la caméra pour The Secret, un film tourné aux États-Unis avec Jessica Biel. Rencontre avec un cinéaste passionné et passionnant qui nous a parlé enfance, films de genre, héroïnes, Michel Houellebecq et Sex Pistols.

Pascal Laugier est considéré, depuis Martyrs, comme l'enfant terrible du cinéma français. En somme, une grande gueule, pas langue de bois pour un sou et fort d'un militantisme cinématographique qui peut soit passionner, soit rebuter. Avec The Secret, il signe un thriller soigné, bien loin de l'horreur de Martyrs.

L'interview s'est déroulée dans un petit jardin propret, bien loin de la sombre ville de Cold Rock dépeinte dans son troisième long-métrage. Entre son café et ses clopes, Pascal Augier était en forme.

Superman de Richard Donner : le film déclic

Quel est le premier film qui vous a marqué lorsque vous étiez gosse ?

Superman de Richard Donner. C'est le tout premier film dont je me souviens comme une expérience inoubliable. J'ai pris conscience qu'il y avait une chose qui s'appelait cinéma. J'avais six ou sept ans et il a fait basculer ma vie. C'est à partir de là que j'ai commencé à entretenir un rapport fétichiste aux films.

Car à l'époque, on pensait ne voir un film qu'une seule fois : il n'y avait pas de vidéo ou d'Internet. Je n'ai eu donc eu de cesse de collectionner les affiches, les albums Panini, pour garder un lien.


Clark Kent, un sacré coureur, extrait de Superman

Vous avez déclaré avoir fait le choix du cinéma de John Carpenter en opposition à celui d'un George Lucas. Est-ce qu'un film en particulier vous a décidé à faire ce choix ?

Non, cela s'est fait inconsciemment. L'apparition des vidéo-clubs en province a joué un grand rôle et j'ai eu une inclination naturelle à aller vers les jaquettes les plus baroques, les plus prometteuses de violences et d'interdits. C'était une attirance esthétique alliée à une volonté de transgresser et une complète anarchie : on prenait les films au petit bonheur la chance et on pouvait tomber soit sur un énorme nanar, soit sur un classique du cinéma.

Trois films pour trois façons de faire

Comment est-ce que vous analysez votre parcours ?

Saint Ange, Martyrs et The Secret sont des films que j'assume à 100% et qui sont exactement le portrait de la personne que j'étais au moment où je les ai tournés. Vu que je suis un jeune metteur en scène, ils ont des défauts. Saint Ange est un film de passionné, de cinéphile sincère. Il m'a fallu un certain temps pour que je comprenne à la fois pourquoi le public l'avait rejeté et que c'était un film théorique et froid, très beau, mais très vain. J'aime beaucoup Saint Ange, mais c'est un déversoir d'adolescent.

Martyrs, c'est déjà un film fait en réaction au précédent : tout ce que j'avais verrouillé a explosé. J'ai refusé de faire un story-board et de ne pas savoir le matin où poser les caméras. Je faisais d'abord répéter les acteurs puis je réfléchissais à la façon de les filmer.

J'essaie à chaque film de tenter un truc fragile, des "crossover" [des mélanges, ndlr], des films à la lisière de choses qui cohabitent alors qu'elles ne sont pas censées cohabiter. Certains considèrent que c'est mauvais, d'autres aiment. Loin de me désespérer, cela me donne envie de faire le suivant. The Secret a été une nouvelle étape, avec un casting cohérent et une réalisation plus classique.

"Martyrs, un album de blues"

Martyrs, c'était pour choquer ?

Non, j'ai réalisé Martyrs de manière mélo-dramatique. J'étais dans une énergie de colère pour confectionner un film désespéré et totalement sincère, avec une identification complète au personnage qui souffre. Je n'avais pas envie de dégoûter. J'étais moi-même mal à l'aise quand des personnes ne se sentaient pas bien lors de séances.

J'avais envie que l'émotion intime soit plus forte que le dégoût du gore. C'est un film qui a été incroyablement suivi, mais qui a aussi créé un certain malentendu entre mon projet et la façon dont certains fans d'horreur l'ont reçu.

Vous saviez que vous franchissiez une limite...

J'étais pas con. En tournant, je savais pertinemment que je transgressais, notamment dans les vingt dernières minutes. A l'équipe de tournage je leur ai même dit : ?là, on est en train de perdre 20% public?. Certains l'ont décrit comme un film punk, mais je ne l'ai pas réalisé à la Johnny Rotten des Sex Pistols. Je l'ai fait tout au plus dans une hystérie fiévreuse avec mon grand modèle : Possession d'Andrzej Zulawski. Martyrs est comme un album de blues.


On a sonné, extrait de Martyrs

Si je m'étais arrêté aux scènes de tortures, le film n'aurait eu aucun sens : la fin vient justifier le parcours suppliciel par lequel je fais passer le public. Je ne suis pas de nature à filmer une fille qui se fait tabasser pour rien pendant vingt minutes. C'est un film sur la transcendance, une métaphore directe de nos douleurs quotidiennes.

The Secret : le film d'un père

Quelle était alors votre intention lorsque vous avez écrit The Secret ?

J'ai toujours tendance à faire mes films en opposition aux précédents car j'ai la pleine conscience d'être un très jeune metteur en scène qui a produit trois films avec des systèmes de production bricolés. Cette complexité m'a laissé le temps de digérer mes films et de me sentir à nouveau frais et en forme.

Pour The Secret, j'ai commencé l'écriture après Saint Ange. Le scénario a ensuite beaucoup évolué : il y a eu un changenement de ton. La structure narrative en twists et en trois parties était là dès le départ, mais pas la façon d'introduire l'histoire.

Au départ, le film était froid, entomologiste, moins humain et doux-amer. Pour résumer, il jugeait trop. Grâce à la voix d'une narratrice, j'ai réussi à rendre compte de cette tristesse amère que je voulais faire passer. D'autant plus que lorsque je suis parti aux Etats-Unis pour le tournage, ma femme est tombée enceinte et j'allais être papa pour la première fois.

The Secret, au départ moraliste, s'est transformé en une lettre à mon fils. C'est là que j'ai trouvé cette voix off, inspirée par Terrence Malick. Cela a totalement redirigé ma mise en scène.

Vous avez bénéficié d'un contrôle sur le final cut, d'un tournage aux Etats-Unis et d'une production française : est-ce que The Secret est un film fantasmé ?

J'ai l'impression que c'est le cas de mes trois films : ils me sont proches. J'ai pour l'instant beaucoup de mal à ne pas entreprendre des productions pour lesquelles je ne ressens pas une nécessité impérieuse.

"Une génération de réalisateurs chargés de références"

The Secret parait moins référencé que vos deux premiers films. Et il est plus un thriller qu'un film de genre...

En effet, et cela me satisfait que ce soit mon film le moins référencé : je me suis dégagé de toute l'imagerie de ma cinéphilie. Car j'appartiens à une génération de réalisateurs dont le principal handicap est sa cinéphilie. On travaille avec un sac à dos chargé de pierres et chaque pierre est un cinéaste qui a été notre héros.

Nous sommes une génération post-moderne qui est arrivée après la fin de l'histoire du cinéma. On a conscience que ce qu'on a aimé est terminé et qu'on est dans un marché du cinéma complètement nouveau. Ecrasé par toute cette histoire, on vit dans une période beaucoup plus cynique dans laquelle le spectateur est plus averti, pour le meilleur et pour le pire.

Il y a un tel déluge de films grâce aux chaînes du câble et autres médiums. Tout est disponible en deux clics et même quand tu vas chez Esso, on te donne deux DVDs pour te remercier d'avoir fait le plein. Le résultat est une dématérialisation, une démythification, une désacralisation du cinéma. Et notre génération arrive à ce moment là.

Il n'est pas dans ma nature d'être en phase avec ce système. J'ai du sang italien et j'entretiens avec mon travail un lien totalement religieux, sacré, qui me fait prendre dix ans à chaque film. C'est mon énergie, elle est parfois douloureuse à assumer au quotidien. J'ai parfaitement conscience qu'il faut que je fasse très attention à mes références, et j'ai de moins en moins tendance à prendre comme point de départ des cinéastes que j'ai aimés et de plus en plus à me concentrer sur mes émotions.

Une attirance pour les femmes complexes

Virginie Ledoyen dans Saint Ange, Mylène Jampanoï et Morjana Alaoui dans Martyrs et Jessica Biel dans The Secret : pourquoi cette attirance pour les héroïnes ?

J'ai plus de facilité à m'identifier à des personnages féminins. Moi qui suis un homme hétérosexuel, la mécanique de la femme est un mystère et je suis fasciné par leurs névroses, leurs hystéries, leurs ambivalences. Travailler autour d'elles, ça me permet d'approcher cette complexité. J'ai l'impression que les hommes sont plus concrets et qu'ils demandent une écriture plus précise et rigoureuse, presque sociologique.

Ces femmes ambivalentes, sont en corrélations avec vos fins que chacun peut interpréter à sa manière...

Des journalistes m'ont dit que je travaille des archétypes pour mieux les retourner, ce qui peut être déceptif. Je le revendique. Quand Dario Argento fait Suspiria, c'est éminemment personnel, complexe et baroque alors que le film sort dans les salles comme un film d'épouvante. Abel Ferrara n'a jamais fait autre chose que ça : pervertir le genre, s'exprimer à travers lui. C'est pour ça que leurs films ne ressemblent pas à ceux qui ont été réalisés par John Carpenter ou David Cronenberg.

Je n'ai pas l'impression de faire autre chose que ce que j'ai le plus aimé dans le cinéma le plus violent, le plus impur, le plus déviant et underground de mon adolescence.

L'horreur en 2012 : "safe" et "formaté"

C'est quoi faire un film d'horreur en 2012 ?

Le grand courage du genre d'horreur, c'est la transgression. Dans le livre H. P. Lovecraft : Contre le monde, contre la vie, Michel Houellebecq dit avec raison : ?l'horreur : genre contre le monde, contre la civilisation, contre l'humain?. C'est ça l'horreur : il est un genre éminemment contre, il doit mettre le spectateur dans un inconfort métaphysique.

Actuellement il y a une vague de films d'horreur américains qui font tout le contraire, qui sont ?safe?, très conservateurs et qui confortent les spectateurs et le système dans ses préconçus.

Le cinéma d'horreur espagnol, est-il une réponse à cette conformité ?

Je perçois le cinéma d'horreur espagnol comme quelque chose de passionnant. Dernièrement, j'ai regardé et aimé Malveillance. C'est est un film tordu, typique de ce que les américains seraient incapables de produire. Esther est aussi une pépite.


Une gentille petite fille, extrait de Esther

Plus généralement, j'ai apprécié The Children, Eden Lake et le remake de La Dernière maison sur la gauche est l'un des plus beaux films d'horreur de ces dernières années, meilleur que l'original de Wes Craven.

Quand je regarde un film d'horreur, je suis dans un retournement physique, je suis pris d'un vertige et je me demande : ?qu'est ce que je suis en train de regarder ? Qu'est ce que ce film en train de me dire ??.

C'est ça la beauté du cinéma d'épouvante. Il ne faut pas oublier que lorsque La Fiancée de Frankenstein est sorti, la presse était choquée : elle disait que c'était de la pornographie et qu'il fallait en protéger les enfants.

Image : Louis Lepron, © ARP Sélection, © SND, © Wild Bunch Distribution

2 commentaires
  • Cladthom
    commentaire modéré Laugier est indéniablement plus passionnant à lire qu'à voir, il comprend parfaitement le genre dans lequel il s'investit comme un Christophe Gans qui sont avant tout des grands cinéphiles.
    Dommage que leurs films ne sont rarement au même niveau, c'est toujours triste de voir des cinéphiles passionnés et intelligents qui sont encore incapables de transcender leurs influences et devenir les nouveaux Cronenberg ou Carpenter. Sûrement peut-être une histoire de culture, de patrimoine, mais The secret malgré des qualités c'est encore une petite chose bardée de tics et d'esbroufe qui ont du mal à dissimuler un certain vide. Ça me saoule, parce que j'aimerais beaucoup aimer passionnément ce qu'ils font.
    6 septembre 2012 Voir la discussion...
  • dr-jaws
    commentaire modéré c'est vrai que le bonhomme est intéressant et assez éclairé sur le sujet, peut-être vais-je me laisser tenter pour enfin voir un de ses films!
    6 septembre 2012 Voir la discussion...
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