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Les végétariens sont-ils condamnés à avoir le mauvais rôle au cinéma ?

Dossier | Par Camille Brunel | Le 27 février 2015 à 16h00

Les végétariens paraissent de plus en plus représentés au cinéma et en même temps, ils ont toujours été là. Il faut dire qu’on ne les reconnaît pas facilement tant leur représentation peut varier : à la fois hippies tartes et héros libérateurs, chieuses et sauveuses, bons amis et meilleurs ennemis. Ils ne pourraient pas se contenter de porter des t-shirts verts ?! En ce moment, trois films en salles les invitent à leur table : deux longs, Hungry Hearts et Réalité, et un court, Le Festin, Oscar du meilleur court-métrage d’animation, montré en avant-programme des Nouveaux héros. Hungry Hearts et Le Festin vont même jusqu'à tenter l’hybridation amoureuse des régimes alimentaires. Et ça fait tellement d'étincelles, qu'à côté de ça, le clivage gauche/droite, c’est de la gnognotte.

Sorti en 2013, Evasion est une daube, dont le seul intérêt est de réunir à l’écran Schwarzenegger et Stallone, et de faire en sorte qu'ils en viennent aux mains. De cette séquence attendue, on retient une punchline. Rocky envoie une mandale à Terminator et ce dernier balance, avec son accent autrichien parfait : « Tu frappes comme un végétarien ! ». C'est drôle parce que l’on se moque du même coup d’Einstein, de Gandhi, de Bob Marley, de l’intégralité des Beatles et de Steve Jobs, qui ne devaient effectivement pas faire très mal quand ils se mettaient en colère. C'est drôle parce que c'est malpoli : c’est s’en prendre gratuitement à des gens qui n'ont rien demandé, ne sont même pas présents à l’écran, et qui militent la plupart du temps pour qu’on foute la paix à tous, animaux compris. Car le végétarien ne milite pas pour ses droits, mais pour les animaux. C’est le pacifiste radical. Forcément qu’il frappe mal. « You hit like a vegetarian » : la gratuité de la pique fait l’effet d’un gag et du même coup, contribue à l’amusant portrait de brute caricaturale dont se délecte alors Schwarzenegger, tout juste revenu de sa carrière de Governator – consacrée, entre autres, à bannir le foie gras de Californie (l'état est finalement revenu sur sa décision, mais va quand même accueillir la première école dont les menus seront entièrement d’origine végétale, sous l’impulsion de James Cameron et de sa femme, Suzy Amis).

Embrasse-moi, je suis végétarien !

Le végétarien, c’est celui qu’on aime titiller. Le cuisseau de la chèvre de Jurassic Park serait-il aussi drôle s’il ne s'écrasait pas sous le nez de Lex qui, quelques minutes plus tôt, faisait savoir qu’elle était végétarienne ? On imagine Spielberg d’autant plus rigolard qu’il avait déjà fait la blague, vingt ans plus tôt, avec un monstre qui, lui aussi, poussait des rugissements de T-Rex : le camion de Duel était en effet aux trousses de Dennis Weaver… un végétarien, oui. Indiana Jones et la dernière croisade voyait également passer ce running gag lorsque Marcus Brody se retrouvait plongé dans le bazar d’Iskanderun : « Je suis végétarien ! » lançait le pauvre sidekick d’Indy, bousculé de toutes parts, à un homme qui essayait de lui vendre un poulet. C’est également histoire de rigoler qu’à la fin d’Hannibal, Ridley Scott dépose malicieusement un livre de cuisine végétarienne sur le frigo contre lequel Clarice Starling se retrouve coincée par son hôte très omnivore. En somme, quitte à ce que les monstres mangent de la viande, autant qu'ils donnent à leurs victimes une raison supplémentaire d'en être dégoûtées. C’est exactement le postulat de Delicatessen, de Caro et Jeunet, dont les héros, poursuivis par un boucher cannibale, sont végétariens et doivent demander l'aide d'une communauté terrée dans les égouts. C’est encore la recette appliquée par Sam Raimi dans Jusqu’en Enfer, quand Alison Lohman est obligée de sacrifier un animal tout mignon, elle qui refuse même d’en manger des moches.

On note aussi le goût de la belle idiote Elle Woods pour les animaux vivants plutôt que bien cuits dans La Revanche d’une blonde, dont le deuxième épisode, co-écrit par Reese Witherspoon, porte sur le militantisme anti-vivisection. Avec les préjugés associés aux blondes, ce sont les préjugés associés aux végétariens qui en prennent un coup. Quant à Jonathan Safran Foer, l'auteur de Faut-il manger les animaux ?, véritable outil de conversion au végétarisme, il se caricature volontiers sous les traits d’Elijah Wood dans l’adaptation ciné de son premier roman Tout est illuminé, lors d’une séquence burlesque où un jeune écrivain new-yorkais et végétarien se retrouve à table au fin fond de l’Ukraine, avec des hôtes qui accueillent son refus de manger de la viande avec une certaine circonspection… avant de lui amener une patate nue sur une assiette, qui finit par terre, nettoyée, puis partagée en quatre. La scène finit en éclats de rire. Tout est dit : le végétarien, c’est l’extraterrestre, le pavé dans la mare des habitudes culinaires immémoriales. On se demande d’où il sort, on se méfie de son ascèse, et l’ambiance, fatalement tendue par tout ce que la posture végétariste implique de reproches implicites aux non-végétariens, ne peut se finir que sur une bonne vanne.

Cette réaction valait quand la cause était marginale, mais les choses changent. Les végétariens forment désormais une nation de l’esprit plus vaste que les 27 pays d’Europe réunis, pour citer Philip Wollen, un philanthrope australien. Et au cinéma, ce changement de paradigme se manifeste notamment par un court-métrage oscarisé cette année et un film indépendant récompensé à la Mostra de Venise : Le Festin et Hungry Hearts.

Mange car ceci est un corps

Le couple de Hungry Hearts se délite parce que la femme devient folle au point de laisser mourir de faim son enfant. Soucieuse de ne stigmatiser personne, la critique en général s'abstient de mentionner que la jeune femme est végane (« végane »est entré dans le dictionnaire cette année, orthographe francisée de l’anglicisme vegan). Dommage, car cela prive de dire en quoi le film se montre extrêmement maladroit dans sa représentation de la cause et en quoi l'impartialité de son réalisateur, Saverio Costanzo, n'est qu'une feinte. Il est important de souligner qu’il n’y a pas de végétariens dans Hungry Hearts, mais uniquement un carniste qui prend sur lui (Adam Driver) et une végane (Alba Rohrwacher). Il n’existe aucun intermédiaire : c'est embêtant, parce qu’entre les deux, il y a le végétarisme et que, comme le souligne le pédiatre dans le film, le végétarisme n’a rien de mal en soi, y compris pour les enfants. Ce qui est dangereux, c’est le véganisme sans supplémentation, information que le film tend à omettre.

Résultat : le juste milieu, l’homme sain, celui qui se situe à égale distance de cette mère qui fait cuire son steak dans une maison remplie de trophées de chasse, et de cette épouse qui refuse d’exposer son bébé au soleil, c’est Adam Driver, le carniste – d’autant plus sain qu’un poster, dans sa chambre d’ado, indique qu’il s’oppose aux zoos. Il se réfugie même dans une église pour y manger sa viande, ce qui pourrait être ironique (une illustration du rapport religieux des masses à la consommation de viande ?), si le film ne se positionnait clairement contre le végétarisme, en dépit de ce qu’annonce poliment le dossier de presse. Il n'y a qu'à voir sa description de la cuisine sans viande, triste au possible. Ici, la végane, c’est l’emmerdeuse. La mère un peu chtarbée du personnage d'Adam Driver, carnivore revendiquée, n'est là que pour faire bonne figure, assurer un semblant d’impartialité.

Les légumes, c'est pour les filles

Dans Hungry Hearts, la végane, mise en scène comme une folle (cf. les cadrages à la Psychose), passe le début du film à repousser l’envahisseur amoureux, que ce soit l’odeur de sa merde dans la séquence d’ouverture, son éjaculation (« ne jouis pas à l’intérieur de moi »demande-t-elle, en vain) ; jusqu'à se priver pour lui d'un nouveau job prometteur. La présence d’esprit reste le privilège du carniste, du garçon. Le végétarisme est d'ailleurs souvent associé à la femme : dans Pulp Fiction, John Travolta sort avec une végétarienne ; dans Volte/Face, Nicolas Cage fait de même ; dans Bad Boys, c’est Téa Léoni qui l'est ; la rencontre avec Annie Hall a lieu dans un restaurant végétarien, etc. Et on se souvient du beau monologue embarrassé de Marie Rivière dans Le Rayon Vert ; de la manie d’Isabelle Huppert de faire découvrir le croq’tofu à son mari éleveur dans La Ritournelle ; de Julia Roberts dans Notting Hill, etc.

Ainsi Le Festin, court-métrage d'animation de Disney, raconte-t-il l’histoire d’amour entre un homme (l’omnivore) et une femme (la végétarienne), soit le même canevas qu’Hungry Hearts. A ceci près que le dessin-animé, pour mieux situer la nourriture au cœur du propos, est raconté du point de vue d’un petit chien gourmand. La conclusion est la même que dans Hungry Hearts : le végétarisme, c’est bien, mais c’est quand même pas l’éclate, et ce n’est pas pour les enfants. Les deux films se refusent à en dire franchement du mal (les adultes et le chien s’adaptent parfaitement à un mode de vie sans protéines animales) mais en fin de compte, une seule morale prévaut : il faut absolument nourrir les enfants avec de la viande. Mieux : de la même manière que dans Hungry Hearts, l'homme devenu végétarien par amour se remet à la viande pour la santé de son fils, dans Le Festin, c’est toute la famille qui renonce à épargner les animaux et fait gaiement péter les boulettes quand bébé arrive. Le film se termine sur un hamburger démesuré, apologie de l’égoïsme anti-écologique et anti-éthique à l’ancienne. Or on sait comment fonctionne Disney : à Disneyland, les enfants ne payent pas… parce que les parents, eux, doivent le faire. Dire "la viande, ok pour les enfants", c’est donc s’attendre à ce que les parents achètent aussi. 

Les séries TV, elles, regorgent depuis des décennies de végétariens célébrissimes et souvent ignorés : MacGyver défend les animaux et ne les mange jamais ; Scully serait végane, de même que Ricardo Tubbs dans Miami Vice. Le premier végétarien de l’histoire des séries télé est un être de raison pure, modèle de compassion et d’intelligence dans une série qui se montrait progressiste dans tous les domaines possible : le Dr Spock dans Star Trek, joué par le veggie Leonard Nimoy, trouve « hautement illogique » de manger des animaux quand on peut l’éviter.

Et que dire de Lisa Simpson, petite fille végétarienne, brillante et en pleine santé, qui renonce aux animaux le 15 octobre 1995, dans un épisode à la fin duquel apparaît Paul McCartney. On raconte que celui-ci n’accepta de prêter sa voix qu’à une seule condition : que Lisa ne renonce jamais à son engagement tant que la série durerait. Matt Groening et Sam Simon, fondateurs du show, tous deux végétariens, ne pouvaient qu’accepter. C’est donc grâce au soutien des Beatles, et d’Apu, l’épicier hindou de Springfield, que Lisa doit sa ténacité, et le courage de résister aux moqueries du monde entier. Car d’une saison à l’autre, les caractères peuvent changer, mais parfois dans le sens le plus inattendu.

Superman devient ainsi végétarien dans un comics publié en 2003 et comme dans Man of Steel, on ne le voit jamais manger, l’idée d’un Superman végétarien fait son chemin dans l’imaginaire... jusqu’à resurgir de façon complètement décalée dans Scott Pilgrim : Brandon Routh, qui interprète le kryptonien pour Bryan Singer dans Superman Returns, intervient ici en tant que nemesis du brave héros ; nemesis insupportable car végane, donc forcément doté de superpouvoirs… C’est sans compter sur la profonde bêtise du personnage et sur la vegan police qui veille au grain : en un café au lait déguisé en café au lait de soja, voilà le bellâtre confondu, forcé d’avouer ses fautes (« quoi, le poulet non plus, c’est pas vegan ?! »).

Un vampire peut-il se contenter de jus de fruits ?

S’il est un autre genre où la question du végétarisme, ou en tout cas de l’abstinence alimentaire, fait souvent surface, c’est le film de vampires. Dans Twilight, Bella Swan est végétarienne. Les fans souligneront que ce n’est pas le cas dans le roman, que c’est une nouveauté des films – le détail n’en est que plus intéressant. Légumes, raviolis aux champignons, veggie burgers et salades, les exemples de plats ne manquent pas ; manière d’insister sans doute sur ce qui la relie à son vampire abstinent de petit copain qui, en plus de se retenir de la mordre, se retient de manger des humains (il se contente d’un peu de sang piqué à l’hôpital).

Le même végétarisme vampirique était déjà à l’œuvre dans les 65 épisodes de Duckula (Comte Morducis), petit canard qui ne s’en prenait qu’aux carottes dans un dessin animé anglais diffusé de 1988 à 1993. Il en est surtout question dans Entretien avec un Vampire, où Brad Pitt se refuse à suivre le régime de Tom Cruise et ne boit que des rats, caniches, pigeons, à l'exception coupable de Kirsten Dunst. Amusant que Brad Pitt ait tenu le rôle du « vampire végétarien » puisque l’acteur est un habitué des rôles sans viande, devenu végane à la ville également... Dans Fury, qu'il produit, rien n’indique que son personnage soit végétarien, mais la première chose accomplie par le soldat Pitt est de libérer un animal, un cheval blanc. Le film s’achemine ensuite vers une scène de repas où l’on parle longuement des chevaux tombés au champ d’honneur, pour s’achever sur un affrontement aux saisissantes connotations : « Je vais vous abattre comme des porcs ! » lance Brad Pitt aux assaillants, peu avant de tenir parole en égorgeant un nazi la tête en bas…

Si un cochon peut devenir berger, peut-on manger du berger ?

Il arrive souvent que l’engagement des acteurs fasse écho à celui des réalisateurs. Prenez Babe, le cochon devenu berger. Le film est produit par George Miller, végétarien. Le second volet est réalisé par lui. Dans les deux, le fermier est incarné par James Cromwell, militant de la PETA (People for the Ethical Treatment of Animals, principale association animaliste aux USA).

Le Petit monde de Charlotte raconte à peu près la même histoire que Babe, celle d’un cochon à l’individualité et à l’intelligence très nettes, promis à l’abattoir et épargné. Le film, sorti en 2006, est l’adaptation d’un livre pour enfants publié en 1952 (Christian Bale raconte qu’il est à l’origine de son engagement en faveur des océans et du végétarisme). Le rôle de Charlotte est tenu par Dakota Fanning, que le végétarisme semble poursuivre également puisqu’on la voyait, dans La Guerre des Mondes, faire découvrir le houmous à son père. Son obsession du bio en faisait une végétarienne en herbe... Plus tard, on découvrait qu’il n’y avait ni lait, ni viande dans le frigo et la famille se retrouvait à manger des tartines au beurre de cacahuète. Spielberg avait-il décidé d’arrêter de déconner avec les végétariens ? Pas tout à fait, heureusement : après la blague inaugurale du père (« Je t’avais pas demandé du houmous, je t’avais demandé à manger ! »), force est de constater que la famille devenue végane par la force des choses est finalement épargnée dans cette parabole racontant, précisément, comment des êtres technologiquement supérieurs transforment la Terre en abattoir et se nourrissent d’humains. Ca vous rappelle quelque chose ? Le même sous-texte se retrouve dans Cloud Atlas et surtout dans Jupiter : le destin de l'univers, puisque Jupiter, qui s’oppose aux extraterrestres favorables à l’exploitation des espèces dites inférieures (les Terriens, en l’occurrence), ne semble pas franchement participer au festin de saucisses du début, et laisse éclater son amour des chiens au fil du film. Lana Wachowski est évidemment une végétarienne revendiquée.

Les extraterrestres offrent d'ailleurs souvent l’occasion de parler du végétarisme. Dans Signes, Rory Culkin fait remarquer à son père que les aliens sont « sûrement végétariens parce qu’ils ont compris que c'était mieux pour eux ». L’idée n’était pas de Shyamalan, elle n’était peut-être pas de Coline Serreau non plus, mais on la trouvait déjà dans un film de cette dernière, sorti en 1996, La Belle verte : une jeune femme venue d’une planète où tout le monde est végétarien descend sur Terre et s’étonne de voir partout des « expositions de cadavres » - en fait, des boucheries… Wachowski, Shyamalan, Serreau, même combat !

Les valeurs de la famille végane

L’horreur végétarienne, c’est la boucherie, mais c'est peut-être aussi, en rigolant un peu (ça faisait longtemps), le lapin, voire le lapin-garou. Wallace & Gromit, le mystère du lapin-garou, se présente comme le premier film d’horreur végétarien, puisque des légumes y sont mutilés du début à la fin, alors qu’ils étaient traités comme des animaux de compagnie. Le studio Aardman serait-il plus animaliste qu’il en a l’air ? Si son prochain film, Shaun le mouton, a l’air de se pencher sur la production de laine en rappelant au monde qu’elle ne pousse pas toute seule, les studios sont devenus célèbres avec l’histoire d’un chien plus intelligent que son maître, tandis que Chicken Run était végétariste jusqu’au bout du bec, puisqu’il s’agissait de fuir l’horrible fermier et d’éviter le four. Récemment, une sorte de remake a vu le jour, directement en DVD : dans Free Birds, des dindes voyagent dans le temps pour empêcher l’apparition de la tradition de Thanksgiving…

Thanksgiving, grand holocauste d’oiseaux aux USA, est souvent la cible des végétariens : s’il en est largement question dans Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer, le problème était déjà évoqué dans Les Valeurs de la Famille Addams, de Barry Sonnenfeld, qui voyait Pugsley monter sur scène déguisé en dinde. « Tranchez-moi les jambes et mettez-les dans votre bouche ! », « nous étions des animaux, maintenant nous sommes de la viande » : en bon Addams, il dégoûtait tout le monde. Pendant ce temps-là, Mercredi s’amourachait d’un petit Juif « allergique aux produits laitiers », et Sonnenfeld, toujours lui, faisait de Z, le mogul des Men In Black, un végétarien revendiqué (« jamais de viande, jamais de laitages ! », lance-t-il, dans le deuxième épisode, à une femme qui lui demande le secret de sa longévité).

Epilogue : le cas Dupieux

Dans Réalité, sorti le même jour qu’Hungry Hearts, Quentin Dupieux cherche aussi la petite bête ou du moins, lui tourne autour – sans la manger. Rien de nouveau, cela dit, dans une filmo axée "bouffe" depuis longtemps, par un réalisateur qui tweete même à ce sujet :

Scandale ? Végéphobie de base ? Pas d’empressement. Dupieux venait peut-être simplement de se friter avec un type effectivement gris, chiant, et incidemment végane. Ensuite, "ennuyeux et gris", venant de Dupieux, ne sonne pas forcément comme un reproche : ses films ne brillent pas par leur rythme entraînant et leurs couleurs chatoyantes. Enfin, Réalité s’ouvre certes sur une séquence de chasse, mais le sanglier meurt hors-champ, et on ne le voit jamais que fourrager paisiblement dans les bois. En terme de bien-être animal, on est déjà bien plus avancé que Le Dernier loup de Jean-Jacques Annaud (lui aussi sorti le même jour qu’Hungry Hearts, décidément), où les animaux sont maltraités à l’image et où les scènes de chasse, même à base de trucages, sont beaucoup moins pudiques. Dupieux cultive une véritable fascination pour la taxidermie, associée à son goût pour la fixité, la rigidité, le malaise. On peut dès lors imaginer que les véganes visés par le tweet correspondent à ceux qui, contrairement aux simples végétariens, pourraient voir un scandale dans le fait d’empailler les animaux ; mais là encore, nombreux sont les véganes qui n’y voient pas de problème tant que l’animal n’a pas été tué pour être empaillé. A supposer que les animaux empaillés et les peaux de vaches de Réalité aient été achetés d’occasion dans un vieux bazar et non chez Leatherface, ce qui est assez probable, cela ne pose pas vraiment problème. Par ailleurs la chasse, dans Réalité, ne consiste pas à tuer des animaux, comme chez Annaud : elle consiste à tuer, point. La preuve ? A la chasse au sanglier inaugurale correspond une scène de chasse au surfeur, où c’est un homme qui remplace l’animal dans le viseur.

Le fait est que ce tweet, comme son goût pour la taxidermie, sont loin de faire de Dupieux un carniste invétéré. Comme le personnage d’Elodie Bouchez dans Réalité, pas franchement tendre avec son mari Alain Chabat, on peut imaginer un simple titillement bienveillant : « Te braque pas, j’essaie seulement de comprendre ! ». Dupieux, contrairement à Hungry Hearts, a le mérite de se poser des questions, comme le montre la séquence du cours sur l’omnivorisme de Réalité. On y voit une maîtresse enseigner à ses élèves que le sanglier est omnivore, et leur demander ce qu’il peut donc manger. Spontanément végétaristes, ils ne citent que des aliments issus de végétaux. C’est ainsi que la maîtresse leur enseigne, et leur fait noter, que l’omnivore peut aussi manger d’autres animaux… Cette façon de dire « animaux » plutôt que « viande », tout comme sa façon de suggérer que la consommation de viande n’a rien de naturel, mais est inculquée aux enfants par les adultes, correspond précisément aux arguments des végétariens. Par ailleurs, Réalité fait la part belle à l’acteur américain Eric Wareheim, réalisateur d’un clip pour Mr Oizo (intitulé… Ham – mais là encore, le jambon renvoie à quelque chose de répugnant) et d’un film, en duo avec Tim Heidecker, intitulé Tim & Eric's Billion Dollars Movie. Inédit en France, ce chef-d’œuvre de malaise et d’humour, pamphlet anti-consumériste angoissant et désopilant, parodie malicieusement les restaurants végétariens (un restaurant où tout est en pain, même les couverts, même la soupe) et en même temps, associe à plusieurs reprises la viande à la maladie, notamment au début, lors d’une scène dans un faux Paris de pacotille, sinistre, sur lequel plane l’odeur de la viande... On se perdrait en conjecture sans la présence d’un acteur commun à Tim & Eric's Billion Dollars Movie et Ham : John C. Reilly. Il n’est pas systématique que, dans les notices Wikipedia, le végétarisme d’un acteur soit indiqué, mais pour John C. Reilly, c’est le cas. D’un seul coup, le titre de ce clip de Wareheim et Dupieux, Ham, paraît beaucoup moins mystérieux : le jambon, c’est bien l’excès de chair, c’est l’obésité et le dégoût. Avec des artistes montés au créneau comme Dupieux, Cameron, les Studios Aardman ; peut-être même Shyamalan et d'autres… Les mangeurs de viande seront-ils bientôt condamnés à avoir le mauvais rôle au cinéma ?

95 commentaires
  • CamilleBrunel
    commentaire modéré Hé hé. Alors. Je ne suis ni chiant ni gris, et la consommation d'animaux n'est pas nécessaire à la défense des droits de l'Homme, que je sache. Quant aux animaux que nous avons "déglingués", il faudrait commencer par arrêter de les produire. Ensuite, rien n'interdit d'ouvrir des refuges, des sanctuaires, ou même de s'occuper des espèces qui, à force de millénaires de domestication, ont besoin des humains pour vivre.
    20 juillet 2017 Voir la discussion...
  • OBud
    commentaire modéré @RayShaw Moi je suis chiant et gris, je le vis bien. @CamilleBrunel "la consommation d'animaux n'est pas nécessaire à la défense des droits de l'Homme", sur le papier je suis tout à fait d'accord avec toi. Dans la réalité je pense que c'est une petit peu plus compliqué que ça. http://www.inra.fr/G...ois-lies-a-l-elevage 400000 emplois ce n'est pas énorme à l'échelle d'un pays comme la France, mais ce n'est pas rien. http://un-influenza...._FR_20140725_web.pdf
    20 juillet 2017 Voir la discussion...
  • Sleeper
    commentaire modéré @OBud pitié pas la "défense de l'emploi" dans la balance, on parle de souffrance animale là :D
    20 juillet 2017 Voir la discussion...
  • OBud
    commentaire modéré Ouais je suis taquin, et oui je viens seulement de me renseigner sur le sujet après avoir lu ton article, très intéressant au passage, (aussi ma soeur est devenue végé y a pas très longtemps et on a eu quelques conversations à ce sujet), mais je voulais tenter de comprendre et d'expliquer la défiance de certaines personnes vis à vis du végétarisme. Si les végés sont parfois considérés à tort comme des bobos hipster, les "carnivores" sont aussi parfois considérés à tort comme des cons cruels alors qu'ils vivent p-e de la production de viande ou qu'ils sont juste attachés à leur patrimoine culturel. " il faudrait commencer par arrêter de les produire " Moi je pense qu'il faut arrêter de MAL produire. Pour cela, il faudrait déjà qu'un changement radical s'opère dans notre conception du travail et de la productivité... Enfin bref, pour que les gens en aient qqch à foutre, comme pour le reste, il faut qu'ils aient le temps d'y penser. Maintenant pour ce qui est des refuges... https://www.google.f...biw=1536&bih=736 . Je suis pas sur que Babe prétende à un meilleur traitement.
    20 juillet 2017 Voir la discussion...
  • OBud
    commentaire modéré @Sleeper En soi je suis pas persuadé que bosser dans un abattoir soit un emploi hyper enrichissant. Ca doit se tirer la bourre avec le travail en centre d'appel sur l'échelle de la glauquitude. Mais je pense que des animaux élevés de manière respectueuse et raisonnée n'ont pas nécessairement une mauvaise vie. Et la perspective de voir l'élevage disparaître totalement me rend un peu triste pour une raison qui m'échappe... Je défends ma bavette ok, mais y autre chose derrière, qqch de l'ordre de l'identité ouais, du patrimoine. De toute manière si la population humaine continue d'augmenter au même rythme et que les prévisions concernant les changements climatiques s'avèrent exact, la question du végétarisme ne se posera même plus. Ce sera super maïs monsanto pour tout le monde.
    20 juillet 2017 Voir la discussion...
  • youliseas
    commentaire modéré @OBud Rien ne t'empêche d'élever des animaux sans les manger ou les faire manger, au pire. ;-) Après c'est sûr que personne ne te paiera pour ça, mais même si tout le monde devenait végétarien il n'y aurait pas de baisse d'emploi, puisqu'il faut bien toujours produire la nourriture à consommer...
    25 juillet 2017 Voir la discussion...
  • OBud
    commentaire modéré @youliseas Pas très réaliste. Mais bon, comme dit, on y arrivera au végétarisme généralisé.
    27 juillet 2017 Voir la discussion...
  • youliseas
    commentaire modéré @OBud Bah je suis parti de ton hypothèse ("voir l'élevage disparaître totalement"), je ne dis pas qu'elle est réaliste. ;)
    29 juillet 2017 Voir la discussion...
  • Sleeper
    commentaire modéré @OBud à moins que les gens se mettent à rebouffer les rats et élèvent leur propres insectes à défaut de pouvoir se payer des fruits et legumes
    29 juillet 2017 Voir la discussion...
  • OBud
    commentaire modéré @youliseas, voir l'élevage disparaître totalement ça me paraît réaliste. Triste mais ça me semble inévitable. (@Sleeper sauf p-e l'élevage d'insectes ouais, mais pense un peu au bien être des criquets) Elever du bétail pour le fun, moins*
    29 juillet 2017 Voir la discussion...
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