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En attendant "The Fappening" avec Jennifer Lawrence dans son propre rôle

Sex Tape, LOL, Flashmob : un mot-clé du web suffit-il à faire un film ?

Par Chris Beney | Le 12 septembre 2014 à 14h22

« Sommes-nous toutes devenues des mots-clés sur YouPorn ? » demande Virginie Efira dans 20 ans d’écart. Rédactrice en chef d’un mag féminin, elle épate ses collègues et son chef avec cette proposition de dossier, bien dans l’air du temps, car très 2.0. La sortie en France de Sex Tape, terme devenu un dinosaure de la recherche sur les réseaux, incite à reformuler la question posée : les films sont-ils tous devenus des tags, des hashtags, des trending topics, des buzzwords, bref des mots-clés, qu’ils soient issus du porno ou simplement popularisés par les internautes ?

Sex Tape a loupé le coche. Sorti trop tôt. A l’affiche des cinémas américains dès la mi-juillet, mois de deux mois avant le fappening qui a ébranlé le mode et relégué "Sex Tape" au rang des requêtes has been sur Google. A quelques mois près, Sex Tape se serait appelé The Fappening. Il serait devenu le grand titre tendance du moment, plus clivant que Sex Tape – 140 millions d’occurrence Google ; 45 fois plus que "fappening", sauf que ce buzz word vient d’apparaître – mais plus hype aussi. "Sex Tape", c’est Paris Hilton, Kim Kardashian, Pamela Anderson, re-Pamela Anderson et Verne Troyer (mini-moi dans Austin Powers). La lose. "Fappening", c’est Jennifer Lawrence, Kate Upton et Kirsten Dunst, toutes dans le sillage de Scarlett Johansson. La classe. "Selfie" était le mot de l’année 2013 selon les Oxford Dictionnaries, "Fappening" sera-t-il celui de 2014?

#fappening >> #sextape

Les mésaventures de Cameron Diaz et Jason Segel, couple paniqué à l’idée de voir la vidéo de ses ébats sur YouPorn, pouvaient largement avoir le mot pour patronyme, en tous cas. Surtout qu’il est bien question du Cloud, le nuage de données devenu réservoir à selfies et nudies, même si le déclencheur du film n’est pas un acte de piratage, plutôt une pratique douteuse. Se filmer en train de faire le sexe ? Non : distribuer des iPads synchronisés avec son compte iTunes à tout le monde (qui sont ces gens qui donnent des iPads comme on donne des cartes de visites ?). Pas grave : c’est aussi ce qui permet de rapprocher Sex Tape d’un fappening à l’échelle d’un quartier, puisque les spectateurs potentiels de la fameuse vidéo connaissent forcément ses acteurs coquins qui sont leurs voisins, au moins de visu. Sex Tape, c’est donc du high-concept. The Fappening, ça aurait été du very-high-concept.

Le high-concept, c’est l’art de produire une œuvre que l’on peut présenter et définir en quelques mots, voire qui parle d’elle-même par sa simple appellation. Nouvelle ou pas, l’idée énoncée doit être immédiatement intelligible pour le public. Et attractive, parce que tout est dans le titre ou que le programme est clair, mais aussi parce le principe donne le vertige tant la promesse est inversement proportionnelle au nombre de mots pour la présenter. Exemples appliquées au cinéma : The Killer condom (un préservatif tueur), Human Centipede (le mille-pattes humain), L'attaque du requin à deux têtes et la plupart des nanars de The Asylum (coupable de Sharknado 2), Des serpents dans l’avion, etc. L'attaque du requin à deux têtes, c’est l’histoire d’une attaque de requin MAIS un requin qui a deux têtes (le poisson mange-t-il deux fois plus ? Les deux têtes partagent-elles les mêmes aspirations ? Laquelle commande la queue ?). Des serpents dans l’avion, c’est l’histoire de serpents MAIS dans un avion (comment sont-ils arrivés là ? Qui peut échapper à des reptiles en étant coincé dans une carlingue à 30 000 pieds d’altitude ? Le personnel naviguant est-il préparé à ce type de mésaventure ?). Voilà pour les titres, mais il reste les pitchs : Phil Connors revit tous les jours la même journée et s’en rend compte, pas son entourage (Un jour sans fin) ; Joel Barish fait appel à une entreprise pour effacer son ex-petite amie de sa mémoire (Eternal Sunshine of The Spotless Mind) ; Truman Burbank se rend compte que sa vie toute entière est en fait un reality show (Truman Show), etc. Hollywood n’est pas la seule friande de high concept (exemple au hasard, en Allemagne : une berlinoise de l’est sombre dans le coma avant la chute du mur et en sort bien après – Good Bye, Lenin !), mais c’est assurément elle qui tire le plus sur la corde. Sauf qu'à l’ère de Twitter, 140 signes, c’est déjà trop, alors qu'un hashtag peut suffire. L’usine à rêve en a donc un nouveau : passer du « One sentence movie pitch » (un phrase, un postulat dramatique) au « One word movie pitch » (un mot, un postulat dramatique). Il est là le very-high-concept. Et son inventeur est peut-être français.

#fabienonteniente

Toujours à la pointe, notre comédie n’a pas attendu les Américains pour devenir la spécialiste en ce domaine. Le patron, c’est Fabien Onteniente. Sans lui, il n’y aurait probablement jamais eu de SMS, de RTT, de Barbecue. Après quelques tâtonnements malheureux (Tom est tout seul en 1995, même pas un prequel de Tom à la ferme), le roi trouve le filon ((G)rève Party, avec une parenthèse empruntée aux slogans les plus oniriques des manifestants), l’exploite (Jet Set et surtout 3 Zéros ; le film a beau sortir 4 ans après Footix, c’est beau) et lâche les élastiques. C’est à croire que le titre doit pouvoir être prononcé sans problème par un bègue et parler à des spectateurs séquestrés dans une cave depuis leur enfance : Camping (ça se passe au camping), Disco (ça parle de disco) et Turf (« 4 potes, 4 pattes, le jackpot »). Seulement Onteniente ne filme pas pour les réseaux. Le mot « Turf » n’a probablement jamais occupé la première place des tendances sur Twitter, sauf dans un rayon de 500 m autour de l’hippodrome de Vincennes… Heureusement, le roi a sa reine, plus discrète mais au moins aussi forte : Lisa Azuelos.

Après avoir coécrit 15 août (un 15 août) et réalisé Comme t’y es belle (un film girly avec l’accent pied noir), est arrivé LOL. Plus précisément LOL (Laughing Out Loud) suivi d’un petit « r » entouré d’un cercle pour signifier qu’il s’agit d’une marque déposée. Lisa Azuelos fut l’une des premières à prendre pour titre un acronyme typique du web et de la communication numérique. Ailleurs, il y avait eu Chatroom, Startup.com ou FearDotCom : autant d’erreurs grossières pour le référencement, surtout s’il vous prenait l’envie bizarre de googler le titre français du dernier, Terreur.point.com. Le film d’Azuelos justifie son titre de manière tordue, puisque Lol est censé être le diminutif de Lola, l’héroïne adolescente, mais pas si abusive que ça non plus : le film a au moins le mérite de prendre acte de ces pratiques alors obscures pour le cinéma français que sont le tchat entre jeunes (jeunes sarkozistes selon Libération) et le langage SMS. Plus de 3,6 millions d’entrées engrangées, c’est suffisant pour attirer Hollywood et lancer un remake, réalisée par Lisa Azuelos elle-même. Baptisé LOL USA chez nous, le film se plante au box-office, mais fait passer un cran au concept : une interjection typique du langage internaute peut chapoter une production avec Miley Cirus, très Hannah Montana à l’époque, et Demi Moore qui, sur l'affiche, ressemble davantage à la soeur de Miley qu'à sa mère. 

#hashtagfilm

La porte est ouverte aux tags, hashtags et aux trending topics. Avec des audacieux ou des opportunistes : Selfie, sorte d’American Pie roumain sortie dans les Carpates en mai dernier ; Selfie, série prévue sur ABC à partir de septembre et construite autour d’une jeune femme obsédée par sa réputation numérique ; #nofilter, web-série financée sur Kickstarter qui « suit 4 #bff entre tweets, SMS, pokes et vines » ; etc. Même les auteurs reconnus en tant que tels s’y mettent : Michael Haneke doit prochainement tourner Flashmob, censé explorer les liens entre le monde concret et les réseaux.

Ailleurs, le hashtag prend ses aises. Toujours à la pointe, The Asylum a lancé en octobre 2012 le premier film avec un mot-dièse pour titre : #HoldYourBreath. Aux USA, il a bénéficié d’une sortie dans les salles – fait exceptionnel pour ses producteurs – mais n’a pas marché pour autant. Le dièse restait de toutes manières une enluminure ; le film étant davantage une histoire de fantômes (retenez votre souffle en passant devant un cimetière si vous ne voulez pas qu’un esprit s’immisce en vous) qu’une histoire de réseaux. Prévu pour 2015, #Horror, première réalisation de Tara Subkoff, devrait être plus cohérent (une nuit d’horreur suite à du cyber harcèlement, c’est la promesse du pitch)…

Dans ce domaine, le cinéma emboite le pas à la musique, dont la consommation en ligne a entraîné plus rapidement l’adoption des codes d’Internet, souvent sans autre projet que de coller à la mode du moment. Le groupe LMFAO emprunte son patronyme à l’acronyme de Laughing My Fucking Ass Off (« je ris beaucoup », traduirons-nous pudiquement), mais ça, c’est petit joueur à côté des « Twitter-Friendly Songs » (les chansons potes avec l’oiseau bleu) de Will.i.am (#thatPOWER) ou du duo Mariah Carey/Miguel sur #Beautiful, très subversif (ce voyou de Miguel confie que le hashtag remplace en fait le mot « fucking », mais ne le répétez pas). Ces gros vendeurs ont emboité le pas aux tout-petits (les premières chansons avec un dièse datent de la fin 2010) et suivi un mouvement général qui englobe les domaines littéraire (dont l’autobiographie du footeux anglais à la retraite Rio Ferdinand, #2sides), télévisuel (MTV Made est devenu MTV Made #DreamBigger) et cinématographique. On s’étonne toutefois qu’aucun American Pie ne s’intitule encore #milf – MBAB en VF, vous vous souvenez ? – vu ce que la saga a fait pour populariser ce tag en dehors de la pornosphère.

La France, l'autre pays du #

A toute épreuve, comédie sur le braquage des épreuves du bac, avait tenté un beau #ATouteEpreuve en lieu et place du titre sur son affiche. Chef de Jon Favreau fait mieux en devenant #Chef en France, nouvelle preuve qu’en 2.0 nous sommes décidément à la pointe. Changement moins bête qu’il n’y paraît : ça permet de garder le petit exotisme du titre (le mot-dièse est pour nous ce que le mot français est aux Américains), d’éviter la confusion sur les réseaux avec Masterchef et Top Chef, de revendiquer la place avérée de Twitter dans le film (dès que le business du cuisinier itinérant prend, des oiseaux numériques s’envolent à l’image, pour montrer l’impact des réseaux sociaux), voire de se la jouer tendance façon Camion qui fume et autres food trucks pour passionnés de tweets et de files d’attente. Timoré, toutefois : Food Truck justement ou mieux, #foodtruck, c’était la panacée comme titre. En attendant un jour l’adaptation au cinéma de YOLO, Lolcat ou NSFW, dont on se demande encore pourquoi elles ne sont pas encore arrivées.

PS : une pensée pour ces films devenus des tags malgré eux, et pas seulement dans le porno, que sont Threesome (2 garçons, 1 fille, 3 possibilités) d'Andrew Fleming (génie du titre également réalisateur de Dick), Amateur de Hal Hartley et Bashing de Masahiro Kobayashi. Des visionnaires.

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