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Comment faut-il s’asseoir pour apprécier un film de Shyamalan ?

Dossier | Par Chris Beney | Le 7 octobre 2015 à 12h55

Réalisateur de Sixième sens pour l’éternité, M.Night Shyamalan revient avec The Visit, davantage un « documenteur » qu’un found footage, consacré au séjour étrange de deux ados chez leurs grands-parents. A la campagne. Dans une ferme isolée. En hiver… Shyamalan revient donc à la fois à l’épouvante, à Philadelphie et à son meilleur niveau, avec un film tourné à hauteur de spectateur et d’enfant. Un film à regarder assis et ce n’est pas si fréquent chez Shyamalan.

Cleveland Heep a besoin de comprendre. Il ne le sait pas encore, mais il va devenir le « vaisseau » – selon le terme consacré, l’accompagnant, le protecteur et en même temps celui qui doit se révéler à son contact – d’une « narf », une nymphe aquatique. Qui a élu domicile au fond d’une piscine. La piscine de la copropriété dont Cleveland est le concierge... Tout cela est difficile à avaler, oui, mais guère plus qu’un cookie accompagné d’un grand verre de lait pour le faire descendre. En gardant la trace blanche dans sa moustache. En s’allongeant sur le sofa, en pyjamas, en chien de fusil, agitant la papatte sous l’effet de l’excitation. Non dans l'attente d'un deuxième cookie, mais dans celle de la belle histoire à dormir debout, ou plutôt à écouter allongé, racontée par Mme Choi, toute heureuse de voir le corps de son auditeur adulte reprendre les dispositions enfantines qu'il avait depuis longtemps délaissées. Maintenant Heep est prêt à devenir le « vaisseau » de Story – le prénom bien commode de la « narf » – et nous, des spectateurs de Shyamalan.

Si on peut le dire alors ça peut exister

L’effet comique de cette scène de La Jeune fille de l’eau tient à ce barbu griffu de Paul Giamatti obligé de jouer les gros bébés et à l’insistance incongrue de ses hôtes, Mme Choi et sa fille, qui rient de le voir ainsi. Ce rire n’empêche pas ce moment de garder un certain sérieux (on est là pour sauver la vie de la narf). C’est parce qu'il n’est jamais sarcastique chez Shyamalan qu’il se marie bien avec la gravité. Il y a les enfants de Signes couvrant leur tête avec un chapeau en papier alu alors qu’une invasion extraterrestre est en cours ; celui de The Visit imitant au grand air les courses folles et nocturnes de sa grand-mère ; Mark Wahlberg qui parle à une plante verte pour la convaincre de ne pas le tuer (Phénomènes). Le rire provoqué par ces situations est franc parce qu’il est enfantin, provoqué par des enfants à l’adresse de spectateurs traités comme des enfants. Sans que cette démarche soit péjorative, et c’est cela qui est difficilement acceptable pour les contempteurs de Shyamalan. Par enfants, on ne veut pas du tout dire que le cinéaste prend son public pour un tas d’ignares ou qu’il cherche à le renvoyer à un état d’émerveillement censément typique de l’enfance (comme a pu le faire récemment A la poursuite de demain), à alimenter sa nostalgie et à lui montrer combien était beau le temps de l’innocence, celui d’avant la chute dans le monde des adultes. Redevenir un enfant devant un film de Shyamalan revient à accepter la puissance magique de la parole et celle du conteur en tant que démiurge et illusionniste.

Le bon spectateur est un écolier

Le rire dénué de second degré est symptomatique de ce principe, tout comme la peur. Il y a les passeurs d’histoires agréables, comme Mme Choi, et les passeurs d’histoires sinistres, comme les maîtres du Village, qui parlent tellement de ceux-dont-on-ne-parle-pas que remettre en cause l’existence de ces derniers semble inimaginable. Cette mise en abyme à l’intérieur du film du rôle du metteur en scène montre que la démarche de Shyamalan n’est pas pontifiante. Le Village ménage la possibilité de désamorcer l’artifice, au moins auprès du spectateur du film, alors que Sixième sens laisse au tout jeune Cole la capacité de faire apparaître à l’écran des images surnaturelles et macabres. Macabres, parce que l’enfance n’est pas synonyme d’innocence chez Shyamalan, on le rappelle, ne serait-ce que parce que les jeunes gens sont systématiquement confrontés très tôt à un deuil inacceptable.

Dans After Earth, le fils devient l’avatar du père dont l’esprit migre d’une certaine manière de son corps d'adulte bloqué vers celui de son enfant, avec la perspective d’une double épiphanie au terme de l’aventure, pour le père comme pour le fils. Dans Signes, quand Mel Gibson et Joaquin Phoenix s’assoient sur leur canapé, mains sur les genoux, derrière les deux enfants qui paraissent alors prendre le contrôle du téléviseur, il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une mise à jour : le monde est sur le point d’être bouleversé, de nouvelles règles vont en découler, pour se préparer à les accepter, il faut se mettre dans la position de l’enfant voire de l'écolier, en espérant que le corps se souvienne qu’il a été petit et que l’esprit se mette au diapason, prêt à recevoir et à croire. Non parce que Shyamalan prend auditeurs et spectateurs pour des être crédules, mais parce qu'il veut qu'eux aussi croient autant que lui à ses histoires étonnantes.

La position du spectateur couché

L'image-symbole de cette réversibilité tient dans les échanges via skype entre les enfants de The Visit et leur mère : ils sont les acteurs et metteurs en scène de leur film, mais aussi les spectateurs du one woman show de leur mère (et spectateurs uniquement ; leur webcam étant maculée de pâte à gateau), susceptible dinfluencer leur création à eux, et ce principe gigogne suggère que Shyamalan est aussi bon client d'histoire qu'il est pourvoyeur.

« Elle dit que sa grand-mère racontait cette histoire comme une prière. Comme si c’était vrai » précise la fille de Mme Choi au sujet de sa mère. « Je sais bien que c’est faux mais quand même j’y crois », c’est le pacte de crédulité signé implicitement par tout bon spectateur de cinéma, il est donc heureux de l’entendre reformulé dans la Jeune fille de l'eau. S’ajoute la prière. La croyance toujours. Il y a eu un malentendu : ce n’était pas en Imax qu’il fallait projeter After Earth, c’est dans un planétarium qu’il aurait fallu le montrer. Comme les films précédents de Shyamalan, parce que c’est l’endroit idéal pour regarder à la fois un écran et le ciel, pour recevoir un film dans la position de l’enfant à qui on raconte une histoire avant de dormir.

Au cinéma, voir c’est croire. En religion, il faut croire sans voir. C’est l’alliance de ces opposés qui rend le cinéma de Shyamalan aussi imbitable aux yeux de certains qu’une version de Sixième sens dans laquelle on regarderait Cole dire qu’il voit des gens qui sont morts sans jamais que nous, nous soyons en mesure de voir ces gens qui sont morts. Voilà des films faits pour montrer des événements hors du commun qui eux-mêmes doivent révéler quelque chose d’encore plus incroyable. Il y a un peu du Elijah Price, le personnage de Samuel L. Jackson dans Incassable, un gars bercé par les comics, qui croit tellement au super-héros qu’il multiplie les situations impliquant survie et sauvetage, jusqu’à arriver à donner naissance à cet être à part, en chair et en os. Elijah est un homme resté à l’état d’enfant parce que son corps brisé est celui de sa jeunesse.

De corps brisé, il n’est pas question dans The Visit, mais d’état intermédiaire, oui. En faisant mine de confier sa caméra à deux pré-ados, Shyamalan place le point de vue sur l’action à mi-hauteur, la hauteur d’un adulte assis, celle de Gibson et Phoenix devant leur télé dans Signes, et symboliquement à mi-croyance, ménageant dans un monde concret et réaliste des possibilités d’incroyable et d’épouvante irrationnelle. Il sera légitime de voir dans ce film le retour de Shyamalan, autant pour ceux qui le croyaient perdu depuis Signes, que pour ses fans acharnés, forcés de le reconnaître plus inspiré sur ce coup que sur After Earth et Le Dernier maître de l’air, peut-être parce qu’il y a une forme de renoncement à cette féérie plus acceptable couché dans son lit qu’assis dans une salle. Renoncement ? Pas tout à fait, car il y a un gimmick mémorable dans The Visit, qui roulera dans la farine les plus sceptiques des spectateurs.

Régulièrement, la grand-mère nettoie l’énorme four dans sa cuisine. Et à chaque fois, elle demande à sa petite-fille de se glisser à l’intérieur pour mieux finir le travail. Et systématiquement, on estime la vieille dame et le film suffisamment fous pour que la porte du four se referme. La situation est inquiétante et risible, elle renvoie possiblement à la crémation des camps de la mort, mais surtout à Hansel et Gretel. Au moment où on s’y attend le moins, dans une cuisine, Shyamalan matérialise la fantaisie la plus folle et nous incite à prendre un conte pour argent comptant. D’un coup, il nous allonge comme le gamin de Sixième sens sur le sofa de son psy ou comme Paul Giamatti dans La Jeune fille de l’eau. Le conte le plus fantaisiste devient crédible, tellement qu’on en vérifierait à deux fois que les cookies servis alors ne contiennent pas des morceaux d’enfants. La sorcière d’Hansel et Gretel, vous la voyez, et dans une image présentée comme documentaire. Si vous n’y croyez pas, ce n’est plus Shyamalan le problème, c’est vous.

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