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Le vrai scandale de la FIFA ?

United Passions : le film sur la FIFA dont Sepp Blatter est le héros

Dossier | Par Florent Bodenez | Le 1 juin 2015 à 18h05

Des membres hauts placés de la FIFA, la plus haute instance du football professionnel mondial, ont récemment été arrêtés à Zurich par le FBI alors qu'ils profitaient paisiblement de leur hôtel 5 étoiles, au pied des Alpes. En cause : des soupçons de corruption dans la désignation des pays chargés d'accueillir la coupe du monde entre 1998 et 2010. De quoi coûter sa place au président de la FIFA, Sepp Blatter ? Au contraire, le voilà réélu pour un cinquième mandat, dans la foulée du scandale... On tient une histoire digne d'un thriller politique, mais trop tard ! La FIFA a déjà pris les devants en sortant l'année dernière United Passions : la légende du football. Un film sur la FIFA, presque entièrement financé par la FIFA, censé raconter comment la FIFA a fait pour devenir forte et incorruptible. Pourtant, après avoir profité du Festival de Cannes 2014 pour lancer son long-métrage, l'institution s'est désengagée de sa distribution. Résultat  : pas de salles de cinéma, mais une sortie en VOD et un succès très confidentiel. Qu'est ce qui justifie cette curieuse stratégie ? Qui peut-il y avoir dans ce film de pire que la réalité ?

Sur le papier, un film consacré à la FIFA, c'est intéressant et fédérateur. Le sujet est populaire et peut déboucher sur un scénario complexe et passionnant, décrivant l'attrait du pouvoir dans le sport. Ajoutez à cela un gros casting et vous êtes sûr d'attirer l'attention des spectateurs. En plus, la bande-annonce était alléchante. "Était", parce qu'aujourd'hui, elle prend une tournure beaucoup plus comique, à la lumière des affaires récentes.

Un film de propagande  ?

En dressant le portrait de trois de ses présidents, incarnés par Gérard Depardieu, Sam Neill et Tim Roth, United Passions relate l'histoire de la FIFA, de sa création en 1904 jusqu'à l'attribution de l'organisation de la coupe du monde à l'Afrique du Sud en 2010. On suit les personnages dans leurs affaires, leurs réussites, leurs échecs, et tout cela sert de toile de fond à un discours sur l'histoire du football et des coupes du monde. Le film est un hybride étrange, à la fois grotesque et subtil. Cinématographiquement, il est mauvais, autant le dire. L'intérêt tient à son approche du sujet. On pourrait s'attendre à ce qu'un film dont 20 des 25 millions du budget ont été apportés par le sujet principal de l'histoire ressemble à une publicité de 2h. C'est le cas, mais pas complètement. La FIFA est présentée comme le fer de lance du football mondial, l'association qui a mené ce sport vers ses plus grandes heures de gloire et a permis la mise en place des grandes compétitions internationales. Cependant, et bien que le traitement soit évidemment très complaisant et valorisant, le film développe dans le même temps un sous-discours paradoxal. 

Comme le montre United Passions, les intérêts de la FIFA se sont transformés au fil des années, passant de l'amour du sport aux objectifs financiers. L'association est montrée à la fois comme la représentante légitime du football, mais aussi comme une multinationale. "La FIFA est pauvre" annonce Gérard Depardieu au début du film, elle a besoin d'argent pour financer les coupes du monde, comme si elle se défendait par avance des accusations de corruption. Tout au long du film, Frédéric Auburtin, coréalisateur avec Gérard Depardieu d'Un pont entre deux rives en 1998, hésite entre jouer sur la valeur symbolique de l'institution ou partir vers le thriller financier. Il y a quelques piques d'ailleurs, des sous-entendus, mais qui restent très gentillets. À l'image de cette réplique du faux Sepp Blatter : "J'ignore où est l'argent... enfin, j'ai ma petite idée". Le réalisateur s'est d'ailleurs exprimé à ce sujet : "Il y a du sous-texte, des allusions (…). Je ne veux pas faire un film de propagande mais on a la FIFA comme coproducteur, alors on s'est dit : "essayons d'être malins"", même s'il ajoute qu'il aurait aimé "être plus incisif".

Un film qui dérange la FIFA ?

La FIFA a-t-elle été fâchée par ces allusions, au point de ne plus soutenir le film ? Difficile à dire. United Passions n'a rien de polémique, ni de franchement revendicateur... Ou alors peut-être est-ce l'inverse ? Le film dresserait un portrait que la FIFA jugerait trop valorisant, donc peu crédible ? L'institution n'a pas très bonne réputation, difficile alors de vendre un film sur une illusion, surtout quand celui-ci n'est pas une grande réussite. Elle a peut-être eu la lucidité de ne pas ajouter le ridicule, aux soupçons... D'autant qu'on remarque de curieuses similitudes de discours entre les vrais propos de Sepp Blatter et son double filmique, omniprésent, joué par Tim Roth : lorsqu'il y a des soupçons de trucages ou de corruption, le président devient un saint, qui se pose en régulateur et en victime. Un argument qui fait écho à sa dernière déclaration : "Je ne peux pas contrôler tout le monde tout le temps, le gens peuvent se comporter de manière inapropriée et essayer de le cacher. Mais c'est à moi que revient la responsabilité de veiller à la réputation et au bien-être de la FIFA."

Le plus ironique dans tout ça est que United Passions se termine sur l'image de Blatter dévoilant le pays organisateur de la coupe du monde 2010 : l'Afrique du Sud. La FIFA en grand défenseur de l'Afrique : un bon moyen de conclure par un symbole fort. Dommage : la réalité vient gâter le symbole, puisque l'Afrique du Sud a reconnu le virement de 10 millions de dollars à la CONCACAF, filiale américaine de la FIFA, avant le mondial. Cette somme aurait permis, selon certains, d'acheter des voix pour influencer la décision finale.

Au final, United Passions est à l'image de la FIFA : un communiquant puissant mais maladroit, et peu crédible dans ce qu'il propose. Mais s'il s'agit bien d'un film de propagande déguisé, la réalité n'a pas (encore) totalement rattrapé la fiction. Malgré les soupçons pesant sur Blatter, sa culpabilité dans l'affaire reste très loin d'être prouvée. En ce sens et jusqu'à preuve du contraire, l'image que le film donne de lui semble toujours valable : celle d'un honnête homme, blanc comme neige. L'avenir nous dira si, le concernant, United Passions est une immense blague, mais on a sûrement déjà tous notre idée là-dessus.

2 commentaires
  • ChrisBeney
    commentaire modéré Faut mettre en chantier une suite maintenant et la confier à Scorsese ?
    2 juin 2015 Voir la discussion...
  • flobannion
    commentaire modéré "L'homme qui déblatérait à l'oreille des corrompus"
    3 juin 2015 Voir la discussion...
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