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Victoria : un plan-séquence peut-il encore nous couper le souffle ?

Dossier | Par Johanna Ruiz | Le 3 juillet 2015 à 12h15

Actuellement en salles, après avoir remporté 6 Lola (les équivalents allemands des César), Victoria repose sur une prouesse technique : c'est un unique et véritable plan-séquence de 2h20. Des longs plans-séquences virtuoses (faux et collés numériquement ou bien authentiques), le cinéma en regorge, de L'Aurore à La Corde, en passant par Shining, Time Code, Boogie Nights, Elephant, Les Fils de l'homme, L'Arche Russe et le dernier en date, Birdman. Mais maintenant que les réalisateurs ne sont plus contraints par la longueur de la bobine et que le numérique peut faire disparaître les raccords, le plan-séquence qui constitue Victoria est-il encore un exploit ? Et si c'est le cas, est-il uniquement technique ? Quelques élements de réponses avec les acteurs du film et leurs souvenirs de tournage.

Victoria est une espagnole fraichement expatriée à Berlin, esseulée dans cette ville mystérieuse et inconnue. Un soir, après une tentative de séduction ratée dans une boîte de nuit, elle fait la rencontre d'un groupe de jeunes hommes berlinoitrès avenants et alcoolisés - quoi que pas complètement rassurants - prêts à lui faire découvrir le vrai Berlin, le Berlin de la rue. Laia Costa, l'interprète de Victoria, comprend la témérité de son personnage à suivre cette bande d'inconnus dans leurs déambulations : « Cette fille a toujours respecté les règles. Mon père me rabâchait : « tu dois étudier, tu dois aller à l'Université, car après ça, tu auras un job pour toute ta vie et tu n'auras aucun problème ». Donc je suis allée à l'université, et j'ai beaucoup d'amis qui y sont allés, ils ont un master, un doctorat, ils parlent 3 langues, et il n'ont pas de putain de boulot ! Où est le travail qu'on m'avait promis ? » explique l'actrice. « C'est pareil pour ce rôle : Victoria suit les règles, puis elle rencontre ces garçons, et pour elle, c'est comme se regarder dans un miroir. Parce qu'ils sont si libres ! Ils sont timbrés et foutus aussi, mais il disent et font ce qu'ils veulent.» Car Victoria, au delà de l'expérience du plan-séquence, montre une jeunesse à la dérive, qui n'envisage plus d'avenir et veut juste se sentir libre. Cette dérive prend la forme d'une errance nocturne dans un Berlin en lumière naturelle, où nous assistons en temps réel au basculement intime et graduel de l'héroïne vers un point de non retour, en même temps que le film se transforme en thriller. Victoria (le personnage autant que le film) revendique sa volonté de ne plus suivre les règles. 

Cinéma-liberté en temps réel

Trois prises ont été nécessaires avant d'obtenir le plan-séquence choisi pour devenir le film. Et l'expérience proposée au spectateur est rare, puisque le temps de l'histoire correspond parfaitement au temps du tournage, sans ellipse. Comme au théâtre ? Laia Costa tient à distinguer le principe du plan-séquence de l'expérience théâtrale : « Dans le film, il peut y avoir plusieurs discussions simultanément, même hors-champ, et sur le ton de l'intimité, parce que tout est enregistré par la caméra » détaille la comédienne. « Au théâtre, tu n'improvises jamais, tu n'as pas le pouvoir. Ici, grâce au plan-séquence, si tu veux courir d'un coup et partir loin, tu peux le faire, tu es libre ». Pour mettre en place les déplacements et ne pas partir dans tous les sens, les acteurs ont tout de même répété pendant deux mois avant le tournage.

La performance technique implique naturellement une performance de jeu. L'acteur Frederick Lau explique : « Quand vous voyez le film, ce que vous ressentez, ce que vous observez de nous, ce sont des choses réelles, qui se sont vraiment passées pendant le tournage. Il n'y a pas de mensonges. Quand on rigole à l'écran, c'est qu'on riait vraiment ».  Et Laia Costa d'ajouter : « Quand les autres parlaient allemand, je n'avais aucune idée de ce qui se passait. C'était vraiment bien pour le personnage, parce que comme moi, Victoria ne parle pas allemand ». Improvisations, inattendus, accidents et libertés sont les maîtres mots de ce long-métrage qui génèrent de nouveaux enjeux cinématographiques. Le dispositif technique n'est pas là simplement pour en mettre plein les yeux, mais pour laisser libre cours au désespoir d'une jeunesse désenchantée qui n'a plus de limite. Avec le plan-séquence, une réflexion moderne traverse le film. 

De l'intérêt du plan-séquence 

Le plan séquence a effectivement toujours quelque chose à dire. Dans Elephant, les longs travellings sinueux suivent le trajet des lycéens, au plus proche de leur parcours personnel et d'une mécanique routinière bien rôdée. A travers ses plans-séquences nonchalants qui racontent et soulignent l'ordinaire, l'intrusion du drame, brutal et sans appel, sera d'autant plus discordante et choquante.

Dans Irreversible, la scène du viol montrée d'une traite, sans coupe, donne une impression de réalité absolue, et accentue le caractère inéluctable du drame : pas d'échapatoire possible pour le spectateur, contraint d'assister de bout en bout à cette longue scène d'horreur où rien ne nous est épargné. Nous sommes obligés, comme le personnage, de subir.

Le plan-séquence a aussi d'autres fonctions : exprimer l'agitation et les ramifications d'un groupe très dense, comme la célèbre scène d'ouverture de Boogie Nights dans le night-club ou encore l'exploration du studio télé de Magnolia ; deux scènes inspirées d'un mouvement équivalent dans Les Affranchis. Dans le cas de Victoria, le plan-séquence résulte de cette volonté de ne pas mettre à distance le spectateur, afin que son expérience soit totalement immersive. La continuité visuelle accentue en plus notre surprise de voir le film, a priori ultra réaliste et privilégiant les moments de flottement, se transformer en thriller haletant. « C'est aussi un film d'action. On va dans 22 lieux de Berlin en 2h20 quand même » fait remarquer Laia Costa.

Technique sans âme n'est que ruine de l'art cinématographique

S'il fallait trouver un film antagoniste à Victoria, ce serait Birdman. Victoria et lui ont beau reposer sur une même absence de coupe visible, ils s'opposent complètement, notamment dans leur fabrication. Unanimement reconnu comme virtuose, le film d'Inarritu donne l'illusion d'être un seul plan-séquence tout en circonvolutions, expression de l'organisation du monde du spectacle. Mais son dispositif n'écrase-t-il pas l'émotion ? 

Birdman est maitrisé de bout en bout, réglé à la minute près. Le plan-séquence, finalement, n'est qu'un artifice qui ne laisse aucune place à l'imprévu. Une démarche diamétralement opposée à Victoria, comme nous l'ont confirmé Laia Costa et Frederick Lau : « Lors de la première prise, une véritable voiture de police est arrivée, mais nous, nous étions dans nos rôles, alors on leur a dit de s'en aller, devant la caméra. Il fallait faire avec. Si une personne arrivait, il fallait l'intégrer à notre jeu et réagir comme le feraient nos personnages ». « On était autorisé à faire des erreurs. On ne voulait pas de personnages parfaits, ça ne donne pas beaucoup de profondeur. Les erreurs rendent les personnages plus humains, intéressants, et donc plus réels ».

Le plan-séquence de Victoria est férocement immersif, car il ne laisse jamais souffler le spectateur : son écrin technique coupe le souffle littéralement. Tant dans ses instants suspendus où il ne se passe encore rien, que dans ses scènes oppressantes. Le cut fonctionne comme une virgule dans une phrase, une respiration. Amputé de cette ponctuation, Victoria bouleverse l'ordre établi. Avec audace, le film refaçonne et repense la forme cinématographique. La valeur de l'intensité au cinéma pourrait-elle donc se mesurer à la respiration du spectateur ?

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