Critique n°11 : "L'Homme qui tua Liberty Valance" de John Ford.

Critique n°11 : "L'Homme qui tua Liberty Valance" de John Ford.

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Fort d’une filmographie de 142 films, John Ford est le réalisateur des grands espaces. Pourtant, une page semble se tourner avec l’Homme qui tua Liberty Valance, un film au crépuscule de la carrière du plus représentatif des cinéastes de la période classique. À une époque où la couleur fait loi pour dépeindre l’Ouest sauvage, Ford peine à faire financer un film en noir et blanc, éloigné du cachet de la majestueuse Monument Valley. Au premier plan post générique, un train arrive calmement en gare de Shinbone. Plus qu’une amorce, il s’agit du symbole de la communication entre l’Est bureaucratique et l’Ouest indompté. À son bord, le sénateur Stoddard parade en terrain conquis. Les textes législatifs régulent les passions, la ville n’a même plus besoin de son shérif vieillissant. Pourtant, tel n’a pas toujours été le cas. Structuré par un imposant flashback, le film oppose les deux entrées de Randsom Stoddard dans la petite bourgade de Shinbone. La première entrée a lieu une trentaine d’années avant celle visualisée lors du préambule. Elle est aux antipodes de la sérénité dégagée par le luxe de la machine à vapeur. Aux abords de la ville, la diligence transportant le jeune diplômé Stoddard est ébranlée par l’attaque soudaine d’une bande dirigée par Liberty Valance. Passé à tabac, Randsom Stoddard nous donne à voir un visage ensanglanté en totale contradiction avec le caractère jovial du sénateur grisonnant qu’il deviendra.

Avec cette opposition entre deux sociétés fondées sur un lieu identique à quelques années d’intervalle, Ford s’inscrit à nouveau dans sa propre tradition portée sur l’édification de la civilisation américaine moderne par le biais de l’unification sous la bannière du droit. Cependant, le réalisateur de la Poursuite impitoyable y adjoint les relents d’une profonde mélancolie en faisant survivre la majeure partie de ses personnages à la mort de l’Ouest sauvage.

Lors de l’arrivée du jeune Stoddard, seule la loi du plus fort domine. La cellule de prison n’a même pas de clé et le représentant de l’ordre, un shérif grassouillet, se débine à la moindre occasion, se terrant dans les limites de sa juridiction. Pourtant, le jeune avocat n’est pas de ceux qui se laissent intimider par quelques coups de poings ravageurs. Clamant : « je ne laisse à personne le soin de livrer mes combats », il insiste pour faire arrêter Valance par la seule force de la loi. Si le célèbre malfrat est une terreur locale, il est protégé par la puissance des grands propriétaires terriens et ainsi, Stoddard ne bénéficie dans un premier temps que du seul soutien d’un journaliste dont la témérité se mesure à la part d’alcool ingurgitée. Ford ne manque pas d’ironie pour caractériser ce personnage loufoque qui fait son beurre sur la sordidité des faits divers, mais en étroite collaboration avec l’unification communautaire derrière la loi, il fait du journalisme un prisme où naissent les légendes qui cristallisent les civilisations.

À défaut de manier le colt comme Tom Doniphon, le cow-boy endurcit incarné par le spécialiste John Wayne, Stoddard fera de l’éducation une arme contre la barbarie. Car l’éducation est l’ouverture à la collectivité, le ciment qui fige les lois dans le cœur des hommes. Dans la classe de Ford, tous ont leur place. Femmes et immigrés d’horizons divers récitent les fondements de la constitution sous le regard bienveillant de George Washington encadré sur le mur à côté de la bannière américaine. À cela, Ford adjoint des bribes de présent avec la parole de Pompey, personnage Africain-Américain, clamant que « les hommes naissent libres et égaux en droit ». Lors de la sortie de l’Homme qui tua Liberty Valance en 1962, le mouvement américain des droits civiques bat son plein.

La deuxième arme utilisée par Stoddard est le procédé de démocratie directe. Au cours d’une élection dont la finalité est le rattachement du Colorado à l’union, donc une réduction de l’emprise des grands propriétaires terriens et de leur bras armé Liberty Valance sur la région, les habitants de Shinbone font corps en élisant conjointement l’avocat et le journaliste grâce au soutien de Tom Doniphon. Floué, Liberty Valance réclame la tête de Stoddard. Ce dernier doit l’affronter pour maintenir son pouvoir nouvellement conquis. Au moment du duel, Ford est habile dans son utilisation du langage cinématographique en faisant sortir de l’ombre Stoddard et la loi qu’il personnifie. De la même manière, l’entrée d’un cheval dans la salle d’audience de la convention peut s’analyser comme un acte d’intimidation de la part des grands propriétaires et un sursaut de la loi du plus fort. Mais, l’union fait la force et Liberty Valance expire, puis s’écroule sous l’écriteau des élections.

Cependant, pour construire à grande échelle, il faut détruire ce qui faisait le quotidien de la petite bourgade et de ses habitants. « Tout a changé, mais le désert reste de même » dira le shérif une trentaine d’années plus tard. La mélancolie est le témoignage d’une époque révolue. Le temps où la tenancière illettrée du restaurant s’extasiait devant un cactus en fleur n’est plus. La diligence que l’on dépoussière est celle utilisée dans la Chevauchée fantastique. Elle matérialise ce constat d’amertume en se référant à la propre filmographie de John Ford. Même le journaliste, en quittant sa vocation pour s’investir en politique laissera son ombre derrière lui sur le mur de son office. De la même manière, Stoddard souhaite garder l’image du cow-boy en exigeant que le cadavre de Tom Doniphon soit paré de ses éperons. Plus tragique est le destin de ce dernier. Sa déchéance ne sera que suggérée par ellipse. L’homme de loi aura tout ravi à Tom Doniphon : son mode de vie, la femme qu’il convoitait, le foyer qu’il construisait, et donc en définitive sa raison d’être. En prêtant assistance à Stoddard, Doniphon aura contribué à sa propre destruction. Symboliquement, la loi communautaire sera construite sur les cendres d’un idéal à hauteur d’homme.

Dans la nouvelle époque, la presse est omniprésente. Même au cours d’un voyage privé, le sénateur est questionné et doit adopter la posture du personnage public. Lorsque Stoddard révèle que Tom Doniphon est le véritable meurtrier de Liberty Valance, et par conséquent le véritable héros pour la communauté, les journalistes n’en feront aucun cas. Le réel rattrape la légende, mais la légende reste plus forte. Défenseur de l’union, John Ford n’est néanmoins pas dupe sur la manière avec laquelle l’Amérique a posé ses jalons. Ce film est le précieux témoignage d’un cinéaste majeur au crépuscule de ses idées.

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