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Le pouvoir du vagin

Séries TV : ce que changent les femmes

Dossier | Par Léa Jourdan | Le 26 juin 2015 à 16h20

Dans les séries, la représentation du personnage féminin s’est diversifiée et complexifiée, et l’arrivée de femmes à la tête de certains programmes n’y est pas pour rien. DGrey’s Anatomy à Weeds en passant par Engrenages : Shonda Rhimes, Jenji Kohan et Anne Landois sont les "showrunneuses" de ces séries à succès. Au sein d'une industrie conduite en majorité par les hommes, ces scénaristes ont apporté une nouvelle vision de la fiction. Quels thèmes abordent-elles ? Quelles sont leurs contributions au renouveau de la télévision ?

L’avènement des showrunneuses a permis de dépoussiérer les représentations féminines à l’écran. En bousculant les préjugés et les stéréotypes, leurs héroïnes suivent le chemin de l’émancipation. Libérées du joug du personnage masculin, elle offre une palette de nouveaux rôles, tous moins conventionnels les uns que les autres.

Mères en eaux profondes

Les showrunneuses s'en donnent à coeur joie pour égratigner l'image traditionnelle de la mère modèle. En finir avec la femme au foyer parfaite, c’est piétiner cet idéal culpabilisant. A l’avant-garde, Jenji Kohan dresse dans Weeds le portrait d’une mère qui, suite au décès de son mari, se lance dans la vente de cannabis pour subvenir aux besoins de sa famille. Dans sa chute, elle entraine l’ensemble de ses proches. Elle a beau aimer ses enfants, elle ne pourra pas préserver son benjamin, Shane, d'un devenir psychopathe... Être mère, ne rime pas avec perfection. Sans lésiner sur les efforts, la scénariste de Juno, Diablo Cody, a ajouté sa pierre à l’édifice en offrant à Toni Collette le premier rôle de United States of Tara, chronique d’une famille où la mère bipolaire jongle avec ses multiples personnalités. Linda Wallem a enfoncé le clou avec Nurse Jackie, mère aussi aimante que mythomane, et parfait alter-ego du Dr. House du fait de son addiction à la Vicodine. Trois séries diffusées sur Showtime : la direction de cette chaîne semble plus sensible aux parents à problème qu'aux enfants difficiles.

Working girl : le nouvel uniforme

Sacrifier sa vie personnelle au profit de sa carrière, ce n'était habituellement pas un truc de femme. Comme le rappelle Audrey Fleurot, actrice d’Engrenages : « L’archétype du personnage dédié à son boulot, sans vie privée et à la sexualité libre était jusqu’à présent masculin. Mais les filles s’en sont emparées, que ce soit dans Homeland, Damages. J’aime aussi beaucoup l’enquêtrice de The Killing : elle ne change jamais de pull, elle n’a pas le temps ! On est définitivement sortis de l’alternative entre la maman et la putain ». Avant de créer l’enquêtrice en pull de The Killing, la scénariste Veena Sud a fait ses armes à la meilleure école, auprès de Meredith Stiehm, la showrunneuse de Cold Case, qui a elle-même donné un coup de pouce à Alex Gansa dans l’écriture d’Homeland.

La femme flic porte comme son homologue masculin l'uniforme et l'arme de service : seule différence notable, avec le temps, sa garde robe a changé. Et à la place du Sergent Anderson, cette inspectrice sexy des années 70 toute droit sortie de l'imagination masculine, la femme-flic créée par des showrunneuses arbore des vêtements pratiques, en rapport avec son métier. Ces tenues négligées, on les trouve autant sur les épaules de la détective de Top of the Lake que sur celles de l’héroïne d’Happy Valley. Et cette nouvelle tendance ne se limite pas aux équipes des showrunneuses : les hommes scénaristes inventent des personnages féminins à l'allure masculine, comme Carrie Mathison dans Homeland et Debra Morgan dans Dexter, nées sous les bonnes étoiles d'Alex Gansa et James Manos Jr. Alors d'une même voix, les femmes scandent : « Pratical is the new sexy ». Pourtant si on applaudit l'arrivée de personnages féminins à la tête de séries policières, on pourrait regretter leur perte de féminité. Faut-il devenir un homme pour être une bonne flic ?

Corpus : "Belle toute nue"

Contre vents et marées, Sally Wainwright, la showrrunneuse d'Happy Valley, défend une femme-flic bien différente. Son héroïne, Catherine Crowther, sergent de garde dans le Yorkshire, remplit tous les critères de l’anti-héroïne : âgée, disgracieuse et flic. Il y a encore quelques années, elle ne serait pas apparue sur les écrans. Et c'est peut-être bien ce qui a fait la différence au Festival International des Programmes Audiovisuels en janvier dernier, où elle a remporté le Fipa d'or de la meilleure série. Portée à bout de bras par Sally Wainwright, cette femme ordinaire n’en est pas moins une héroïne. Avec ce personnage, la créatrice d’Happy Valley ne s'interroge pas seulement sur la féminité, mais aussi sur le corps et son vieillissement. Le corps, c’est aussi le sujet de la populaire Lena Dunham. A travers l’exposition du sien dans la série Girls, elle remet clairement en question les carcans de la beauté moderne. A ses yeux, tout corps peut être beau quelles que soient ses proportions.

Au delà du rejet d’un diktat de l’apparence, les scénaristes ouvrent le corps féminin à ceux qui l’envient : les trans male to female. Si Jenji Kohan donne un second rôle à Laverne Cox dans Orange is the New Black, Jill Soloway offre une série entière à cette identité sexuelle. Transparent - subtile jeu de mot  - c’est l’histoire de Mort qui en renaissant en Maura, chamboule la vie de ses enfants. Et l’histoire de Maura, c’est en partie celle du coming-out transgenre du père de la showrunneuse. Si Jill Soloway a puisé son inspiration dans un évènement peu commun, ses homologues scénaristes s'inspirent elles aussi de leurs vies pour parler des femmes, notamment du rancard mensuel avec Dame Nature. 

Les menstruations, voilà un sujet quasiment jamais abordé à l'écran, soit par tabou, soit par inexpérience, mais certainement pas tu par les showrunneuses. Dans le premier épisode de Girls, alors que Jessa, désespérée d’être probablement enceinte, tente de faire l’amour dans les toilettes d’un bar avec un inconnu, le sang entre en scène. Même situation dans le premier épisode de la saison 5 d’Engrenages : après avoir emballé un mec dans un bar, l’inspectrice décide de faire des galipettes dans sa voiture, mais en s’apercevant de l’hémorragie mensuelle, elle le rejette violemment. En ne prenant aucune précaution à l'écran, les scénaristes imposent la marque de leur féminité.

Sexus : le règne du Vagin

Dès 2004, pleine d’audace, une showrunneuse a fait bouger les lignes : Ilene Chaiken. A la tête d’une équipe constituée exclusivement de femmes scénaristes, elle lance la série The L Word, la première revendiquée comme lesbienne. En s’inspirant de sa vie, Ilene Chaiken offre une superbe visibilité à l'homosexualité féminine. Pour autant, la série ne doit pas son succès uniquement à sa thématique lesbienne, mais également à son écriture ainsi qu'à la complexité des personnages. Neuf ans plus tard, Jenji Kohan marche dans les pas de sa prédécesseure, avec Orange is The New Black. Elle met en scène ce qui tourne autour de la bisexualité : son rejet par la société, l’amour au-delà du genre, le pouvoir émancipateur de la femme. Les femmes scénaristes posent des questions spécifiques sur la sexualité féminine. Pour se libérer du joug de l'homme, faut-il en arrive à coucher avec une femme ? 

Avec Masters of Sex, Michelle Ashford aborde l'histoire vraie des travaux de William Masters et Virginia Johnson, scientifiques rompus à la recherche des mystères de la sexualité féminine. La série aborde la sexualité féminine en dehors de la romance, qu'elle soit masturbatoire ou bien accompagnée. Avec son personnage principal, Michelle Ashford désenchante le cliché de la satisfaction féminine dite cérébrale, puisque Virginia Johnson prend son pied sans avoir de sentiments. En clair, une partie de jambes en l'air serait le meilleur moyen d'émancipation. Qu'elles soient hétérosexuelles, homosexuelles ou bisexuelles, les showrunneuses défendent avant tout une sexualité choisie et affirmée par les femmes.

Showrunneuses made in France

Des showrunneuses en France, il y en a peu. Au delà de la difficulté des femmes à se faire une place au soleil, les systèmes d'écriture français et américain sont en tous points différents. Aux Etats-Unis, une série est écrite en flux tendu par un groupe de scénaristes, supervisé par un chef d’écriture (le showrunner, donc). En France, on préfère se la jouer solo : un scénariste écrit la série d’une traite avant de la tourner. Depuis quelques années, le modèle d’écriture américain tend à s’implanter chez nous. On l’a vu émerger avec Un Village français ou encore Plus belle la vieA la tête de ces deux séries, des hommes : Frédéric Kirvine et Olivier Szulzynger.

La situation n’a pas l’air d’avoir découragé les scénaristes françaises comme Cathy Verney. Lorsque Canal Plus l’a contactée pour écrire sur le porno, elle ne s’est pas dégonflée et a créé les deux premières saisons de Hard, série comique sur l’industrie du sexe. Hard ne se distingue pas seulement par son sujet, mais également par sa vision féminine de la chose (la deuxième saison aborde un pan de l’industrie ignoré, celui réservé aux plaisirs féminins). Dans un registre plus classique, Anne Landois a gravi tous les échelons avant de prendre la tête d’Engrenages. Dès le premier épisode de la saison 5, elle a imposé son style en écrivant sur la remise en question du devenir mère. Et la suite ? La nouvelle, c’est Angela Soupe, répérée par France 4 à sa sortie de la Fémis. De son tumblr Les Textapes d’Alice, elle a fait une web-série incisive où elle aborde de façon crue et sans tabou la sensualité féminine, la dépendance au numérique, l'amour 2.0. Des trucs de filles ?

18 commentaires
  • Cine7Inne
    commentaire modéré Si vous voulez une série avec une femme en porte drapeau je vous conseil Orphan Black, Tatiana Maslany y est parfaite ! La série est hyper intéressante et le scénario est assez étoffé, tout en s'éloignant de la série basique de flic, médecin, avocat etc...
    26 juin 2015 Voir la discussion...
  • Fujee
    commentaire modéré @India_ Je disais ça pour déconner hein, j'avais bien compris ton propos. Sinon, en personnage féminin fort en tant que personnage TOUT COURT, y'a Carmela Soprano
    27 juin 2015 Voir la discussion...
  • RokuYon
    commentaire modéré Desperate Housewives? (serie toute pourrie mais les femmes me semblent plutot emancipees)
    27 juin 2015 Voir la discussion...
  • RokuYon
    commentaire modéré Le commentaire de @Fujee etait second degre mais reflete neanmoins une certaine verite, on parle d'egalite des sexes soit, on decide donc de mettre des femmes a la tete de genres qui plaisent (principalement serie policiere) et la vous n'etes toujours pas content, vous voulez quoi finalement? Une parfaite housewife, mere de famille le matin et le soir et flic badass la journee, il y a une certaine incoherence je trouve. La tele evolue beaucoup ces temps-ci et ca me semble deja pas mal.
    27 juin 2015 Voir la discussion...
  • Fujee
    commentaire modéré @RokuYon Oui, y'avait une part de sincérité dans mon troll, mais ça s'adressait pas à @India_ , qui qui s'interroge simplement sur la "meilleure" façon de représenter les femmes à l'écran. En revanche, oui, nombre de """"féministes"""" reprochent tantôt une sous représentation des personnages féminins, tantôt une représentation trop caricaturale, et tantôt une représentation trop masculine des femmes. Au final, comme le montre l'article, il y a beaucoup et de plus en plus de personnages féminins forts dans les séries US et c'est tant mieux
    27 juin 2015 Voir la discussion...
  • torukmato
    commentaire modéré @Fujee Dire que les femmes sont sous-représentées dans les séries est une preuve que l'on ne regarde pas de séries parce que je trouve que les meilleures séries de ces dernières années ont comme personnage principal (ou en tout cas important) une femme.
    27 juin 2015 Voir la discussion...
  • youliseas
    commentaire modéré Bon article, mais je ne comprends pas comment on peut louer l'idée de montrer des femmes émancipées et réalistes reprocher à des personnages de n'être pas assez "féminins". Je ne vois pas en quoi mal s'habiller (ou qu'en tenue pratique) ou être obsédé par le cul seraient des attributs masculins, c'est juste que les femmes n'étaient pas autorisées avant de vivre de cette manière (et c'est pas encore évident aujourd'hui). Pour casser les préjugés, il faut avant tout casser l'idée de "féminité" et de "masculinité".
    27 juin 2015 Voir la discussion...
  • zephsk
    commentaire modéré @India_ Pardonne-moi mais je ne comprends toujours pas ce que tu veux dire. Il n'y a aucune malice dans ma question : pourrais-tu me donner des exemples précis ? Je n'ai vu que peu de ces séries : un peu de Top of the Lake, un peu de Girls, un peu de Sex & The City, un peu de Orange is the New Black et de The L World. J'en aime certaines beaucoup, d'autres me laissent pour le moins circonspect (Sex & The City), mais je ne discerne dans aucune ce que tu sembles pointer. A moins que l'autonomie, l'autorité, la sexualité, l'infidélité et d'autres choses soient spécifiquement masculines.
    28 juin 2015 Voir la discussion...
  • zephsk
    commentaire modéré D'ailleurs, c'est également une question que je pose à @Pinkpanther.
    28 juin 2015 Voir la discussion...
  • Anaphor
    commentaire modéré @zephsk C'est juste que depuis la nuit des temps, les hommes ont toujours eu ces libertés que tu pointes (au contraire des femmes, opprimées). Et aujourd'hui, le signe d'une femme émancipée (dans Sex and the City ou ailleurs) c'est d'avoir la même liberté qu'ont toujours eu les mecs et qu'on a toujours refusé aux femmes : à savoir effectivement revendiquer sa sexualité etc... Pas de problème avec ça, chacun fait ce qu'il veut. Mais ce qui me gêne, c'est que l'on sent, dans Sex and the City encore une fois, l'exemple ultime, que les nanas ont la seule volonté d'imiter ce qui leur a été interdit toute leur vie et d'adopter des clichés de genre masculin pour tenter de se "remettre à niveau". Etre aussi con qu'un mec, c'est pas forcément la meilleure voie selon moi pour faire valoir son sexe. #réac Mais ce n'est qu'un avis ;)
    29 juin 2015 Voir la discussion...
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