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"suuuuuuuuuuurprise !"

Donoma / L’Art d’aimer : en amour, comme au ciné, comment briser la routine ?

Dossier | Par Raphaël Clairefond | Le 25 novembre 2011 à 12h30

Deux films choraux sur les relations de couple sortent cette semaine : Donoma, premier film "guérilla" de Djinn Carrénard et L'Art d'aimer d'Emmanuel Mouret. L'occasion de se poser une question essentielle : en amour, comme au ciné, comment briser la routine ?

L'amour au cinéma, c'est comme dans la vraie vie, tout le monde le cherche avec plus ou moins de réussite, on peut même ne parler que de ça, ne faire que ça, mais seulement à une condition : être capable de se renouveler constamment pour continuer à séduire et/ou éviter la routine. D'après un sondage Meetic publié récemment dans Métro (on a des sources sérieuses chez Vodkaster), la routine est de loin le premier fléau mettant en péril l'harmonie de la vie de couple. Et donc, dans notre vie de cinéphile, c'est pareil : on aime être surpris de temps en temps.

Donoma, justement, a été pour beaucoup un coup de foudre inattendu et fulgurant, de ceux qui réveillent la flamme d'un désir de cinéma parfois en manque de carburant pour l'alimenter. A côté, L'Art d'aimer passe pour un modèle de conventions bourgeoises pépères. Il peut sembler facile de jouer l'un contre l'autre, mais la coïncidence de ces deux sorties nous permet de mieux comprendre en quoi Carrénard chamboule le cinéma français le mieux installé.


Belle métaphore du jeu de séduction extrait de Donoma

Contrainte créative

C'est aussi une affaire d'économie. De la Nouvelle Vague (« donnez moi le budget d'un film, je vous en tourne trois » grosso modo) à Cassavetes, les idées neuves se sont souvent trouvées en faisant le choix délibéré de l'appauvrissement et de l'allègement des moyens techniques. Djinn Carrénard avait décidé de faire son premier long-métrage avant 30 ans. Il s'est donc lancé dans l'aventure, sans producteur et sans argent (150 euros, dit le slogan), mais entouré d'une jeune équipe de comédiens fidèles qui croyaient au moins autant que lui en la réussite de cette entreprise ambitieuse.

Emmanuel Mouret, lui, fait plutôt figure d'incarnation la plus molle de ce cinéma du milieu ardemment défendu par Pascale Ferran. Il n'a pas fait tant de films que ça, mais il semble déjà faire partie de ces auteurs qui, après une école prestigieuse (la Fémis), ont trouvé assez vite leur style, leur patte, et s'appliquent désormais à la reproduire d'année en année, jouissant toujours du même budget plutôt confortable pour pondre des films à peu près aussi différents que Fifa 2001 et Fifa 2002.

Des amours de jeunesse vs des amours de vieillesse

Cadrages théâtraux, quiproquos vaudevillesques, personnage bourgeois un peu maladroits mais attachants... Dans L'Art d'aimer, Mouret fait plus que jamais son miel de situations gênantes et de dialogues finement ciselés, mêlant le burlesque visuel à la Tati et l'art de la réplique à la Woody Allen. S'il y a un art d'aimer, il y a aussi sans doute un art de la mise en scène, mais en ce qui concerne ses films, il faudrait plutôt parler d'artisanat tant ils témoignent d'un certain savoir-faire, d'une honnête capacité à synthétiser ses références pour livrer un produit divertissant que rien ne vient jamais transcender.

Donoma a lui été tourné en décors et lumière naturels, sans budget, dans un style vif et enlevé. La caméra fébrile et la mise au point aléatoire cherchent sans cesse à s'ajuster, à s'adapter à la scène, aux variations de lumière, comme les personnages entre eux, qui n'en finissent pas de s'expliquer, de s'embrouiller pour concilier leurs différences, trouver un semblant de stabilité et d'apaisement. Dès lors, on ne s'étonne pas que Kéchiche défende ardemment le film : mêmes frénésie du verbe (mêlant tous les niveaux de langue), mêmes joutes verbales tendues dans lesquelles la colère et les dissensions viennent s'ébrouer comme un chien dans le jeu de quille des sentiments. Encore et toujours, « les mots sont importants », comme dirait Nanni. Il y a des choses qui se disent et d'autres pas. Il y en a aussi qu'on accepte d'écrire et qu'on regrette aussitôt (voir Dacio, l'élève manipulé par sa prof dont il est amoureux).

Et puis, la diversité sociale des personnages et des lieux filmés (Paris et sa banlieue...) donnent au film la prétention de capter l'air du temps, en donnant l'impression de s'être tournée au présent, embedded (Carrénard se dit « reporter de guerre ») dans une société « multiple et éclatée » comme diraient les sociologues. Ce serait irritant (l'effet « Entre les murs ») si chaque personnage ne jouait pas malicieusement avec tous les stéréotypes auxquels on serait tenté de les assigner. Les clivages ne disparaissent pas miraculeusement mais la guerre sentimentale qui fait rage consiste aussi à faire reculer la ligne de front des clichés (ho, la belle métaphore filée !).

L'art d'aimer Donoma

Le petit miracle du film, c'est que ce petit monde (l'auteur et ses personnages) ne donne jamais l'impression de s'agiter en vain. Premier chagrin d'amour, premières trahisons... Les expériences sont heurtées et tâtonnantes mais l'apprentissage se fait. La confusion règne mais au fil des 2H15 que dure le film, quelque chose se construit tout en donnant le sentiment d'une grande liberté. Et ce sentiment est si prégnant qu'il étouffe dans l'oeuf les critiques, les faiblesses qu'on pointerait habituellement en parlant d'un premier film : filtres ?photo? artificiels, quelques longueurs, des épisodes tirés par les cheveux (l'apparition de stigmates sur le corps d'une jeune fille, athée qui plus est), un personnage qui apparaît dans la dernière demi-heure comme un cheveu sur la soupe (le skinhead qui a découvert la foi), une scène complètement ?what the fuck? (la confession slamée en espagnol de la prof en pleine classe)...

Les exemples ne manquent pas mais, pris dans le mouvement du film, sa générosité, son audace, ils en deviennent touchants. On peut très bien tomber amoureux du film sans pour autant se voiler la face. Mieux : on l'aime justement pour ses petites imperfections, ses inexplicables coups de folie. Ses maladresses font tout son charme.

Les amours, les origines et les croyances religieuses se tissent et se brouillent pour ouvrir des pistes, dessiner de nouvelles ébauches pour d'autres histoires à venir. Les personnages, comme le film (qui a encore été remonté juste avant la sortie) sont pris dans un processus de constructions et d'ajustements perpétuels. C'est aussi en cela qu'il nous paraît si vivant.

Images : © Pyramide Distribution / © Donoma Guerilla / Commune Image Media

3 commentaires
  • bonnemort
    commentaire modéré Contrairement au cinéma embaumé de Mouret, ou d'autres d'ailleurs, la vitalité que tu soulèves chez Donoma me donne très envie, il faut que j'essaie de le voir bientôt.
    25 novembre 2011 Voir la discussion...
  • zigzagtouch
    commentaire modéré c'est marrant moi j'ai vu les deux films à la suite (Donoma puis L'art d'aimer) et j'ai ressenti à peu près les mêmes choses.
    Même si la 1er partie du Mouret est vraiment réussi avec ce coté kitchouille assez marrant et dans l'ensemble, il bouscule pas mal les standards du couple amoureux.
    Mais c'est vrai que son film parait un peu daté à coté de la fougue du "Donoma".
    Sinon je tenais à dire que je suis un gros fan de la séquence slammé qui évite au film de sombrer dans un trip à "La journée de la juppe"!
    26 novembre 2011 Voir la discussion...
  • RaphaelClair
    commentaire modéré Carrément, cette scène est vraiment sidérante, j'étais bluffé !
    26 novembre 2011 Voir la discussion...
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