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Pauline à l'aplat

L'Inconnu du Lac : peinture et politique

Dossier | Par Joseph Boinay | Le 5 novembre 2013 à 12h29

L'Inconnu du Lac d'Alain Guiraudie sort aujourd'hui, 5 novembre, dans une superbe édition double DVD incluant le scénario original. L'occasion parfaite de revenir sur ce beau film et, si l'on permet à l'auteur de cet article quelque digression, de voir ce que le travail de Guiraudie a de politique et en quoi il s'approche de l'aplat en peinture.

Lavandières à Etretat, Felix Vallotton (1899)

Avant-Propos

Le lecteur pressé pourra poursuivre sans s'attarder sur cette introduction qui dit en substance que les plus grands films sont parfois ceux qui ne font que de toutes petites vagues.

L'été s'achevait et avec lui, son défilé de blockbusters surarmés, occasion annuelle de bander ses muscles et faire la nique aux impétrants qui en voudraient à la Nation. Bien avant la parade déjà, Tintin était éjaculé de sa ligne claire - et nous avec - dans de filandreux plans-séquences, spirales d'objets sans corps, évaporés dans le vide d'un monde sans existence. Ces derniers jours, l'insémination artificielle accouchait donc tout naturellement d'une élégante souris, nouvelle forme christique d'accouplement sans chair. Une grossesse sans contractions, ni sueur, ni larmes. Un cinéma de la péridurale et du liquide amniotique qui entraînait les vivas de quelques endormis, satisfaits qu'on célébrât enfin les joies de l'inertie intellectuelle et nerveuse dans laquelle ils baignaient depuis une éternité. À croire, peut-être, que la prophétie de Malraux «Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas» trouva sa justification dans cette fascination pour la spectaculaire mollesse d'un gloubiboulga mystico-écologique mêlant conception virginale et déification de la Terre Mère.

Mais ces entreprises purement foraines objectèrent rapidement qu'elles n'étaient pas autre chose et en étant pas trop regardant, on leur donnait raison. On aurait tort de bouder notre plaisir et on ne voudrait pas passer pour des pisse-froid. Lorsqu'une flaque devient dans un même mouvement une mer démontée, que les changements d'échelle brusques et vertigineux nous suspendent au-dessus du vide, modifiant sans cesse nos perceptions, l'expérience est indéniablement remarquable.

Il y a quelque chose de fascinant dans ce cinéma qui fait de notre corps lui-même un enjeu essentiel de mise en scène. Notre corps baladé, notre corps balloté. Mais notre corps libéré. Ce travail sur une nouvelle spatialisation du corps n'est d'ailleurs pas étranger à une société de plus en plus dématérialisée, aux échanges instantanés.

Il faut toutefois, peut-être, reconnaître à ce monde merveilleux et tourbillonnant quelque chose d'abrutissant, où tout est toujours en mouvement, sans que pourtant les esprits cessent jamais d'être figés. On se contorsionne bien vite, essayant d'apporter à ces grosses machines des gages de picturalité. Mais pour quelque brillante que soit la démonstration, on a bien du mal à cacher le caractère souvent pornographique de cette quête de gigantisme volumétrique : immensité du vide, amour psychopathologique du plastique et de l'horlogerie, laideur, désir de performance, dépersonnalisation, figure martiale du Ken au beau brushing, le même que Paul Verhoeven s'amusait à pasticher et déchiqueter dans Starship Troopers.

Dans ce monde où la Querelle le dispute au priapisme, jaillit, à l'orée de l'été, un film d'une rare puissance formelle. Une puissance presque immobile, miroitant et ondoyant. Bruissant imperceptiblement.

Un film éminemment politique donc.

L'Inconnu du Lac.

Epier en coulisses

Car Guiraudie observe notre monde et l'interpelle. Mais d'abord, ce monde, il le place «de l'autre côté», en coulisses. On ne le voit pas. Les individus en viennent et y retournent, mais il n'est jamais filmé.

Disparition

L'Inconnu du Lac est l'histoire d'une enclave. Une plage isolée dans le sud de la France. Un lieu de rencontre entre hommes. Plus trivialement, un marché de la baise entre homos. C'est assez simple : on se jauge, si le deal est conclu, on consomme. On peut tout aussi bien deviser, admirer le chatoiement du soleil, mais l'essentiel de l'activité réside dans ces étreintes rapidement consenties, avec autant d'insouciance qu'on choisirait son kg de topinambours au Monoprix du coin.

Si le cinéma de Guiraudie n'était pas du cinéma, il se rapprocherait assez d'une expérience de laboratoire. On définit un canevas, on introduit un corps étranger dans une solution et on observe la précipitation. Vient ensuite la vérification du Théorème, dans un mélange mi-potache, mi-effrayant d'appréhension et de griserie.

Un monde borné

Guiraudie avait déjà l'art de baliser le territoire pour en faire un champ expérimental.

La signalisation routière dans Le Roi de l'évasion comme métaphore d'une volonté sociétale de circonscrire l'individu - ses impératifs et ses interdits - mais dont le titre invitait à se soustraire :

Avertissement...

 

Amours interdites...

 

Un lieu de drague homo barricadé et rendu inaccessible.

On retrouvait déjà ce respect d'une seule unité de lieu (un parvis) dans Les héros sont immortels, le premier court-métrage de Guiraudie, visible sur l'édition DVD de L'Inconnu du Lac , dans Ce vieux rêve qui bouge (une usine). On observait dans ce dernier les réactions de personnages confrontés à l'arrivée d'un élément nouveau et perturbateur.

Et sur la plage, l'aplat, dégun...

Ici, le dispositif est une plage, une miniature de «marché» et l'équation de Guiraudie n'a qu'un inconnu. Dans cette Andorre du libre-échangisme, sachant que Y est la mort il ne reste que X à déterminer : un silure ? Cet élégant faune au regard fascinant, ou encore le SIDA ? Ainsi posée, l'immobilité de l'apprenti laborantin dans son rôle d'observateur, palpable dans la rareté du plan-séquence, paraît déjà un bras d'honneur à cette recherche perpétuelle de cumshot visuel. Evidemment, cet aspect de la mise en scène n'a rien de particulier, notamment dans ce qu'il convient d'appeler les films «art et essai.»

Mais L'Inconnu du Lac va plus loin.

Au quasi immobilisme de l'expérience, s'ajoute un refus total du relief. Plus qu'un refus : une opposition franche à l'idée même de volume. L'affiche l'indique clairement, empruntant au fauvisme, avec une naïveté presque enfantine, très loin du raffinement baroque d'une machinerie pourtant pachydermique du genre de Transformers ou Pacific Rim. Cette affiche, comme le film, compose ses motifs d'aplats de couleur nets, grandes nappes de réel qui ne se fondent jamais, sans recherche de perspectives, ni de détails : l'eau, la plage, les bosquets, les corps, les figures.

Abondamment utilisé depuis les débuts de l'art pictural, c'est au 19ème siècle, avec Puvis de Chavagne puis plus tard, avec les fauves, les nabis et autres expressionnistes que l'aplat retrouve ses lettres de noblesse.

Il s'agit toujours avec ce procédé de réagir à une peinture d'« illusion » et un excès de maniérisme, jugés inauthentiques.

Clair de lune, Félix Vallotton (1895)

Le refus du dégradé, du volume, de la perspective, en somme, la recherche d'une forme de vérité nue, derrière l'habit.

Le Baiser, Edvard Munch (1897)

Pour ce faire, Guiraudie emploie une grande profondeur de champ, abolissant perspective et distance entre les corps, entre l'homme et son environnement, écrasant un cadre qui ne laisse que très rarement apparaître le ciel. Se crée alors une intimité très forte, conférant à l'image un aspect presque mental, entre panthéisme sauvage et peinture de l'âme.

Forêt vierge au soleil couchant, Henri Rousseau (1907)

La végétation environnante évoque davantage Rousseau, mais la même absence de perspective est à l'oeuvre.

Les Baigneurs, Paul Cézanne (1892)

Cette forme de peinture du cadre chez Guiraudie n'est pas qu'une pose contre une esthétique propre au divertissement, c'est également une façon de rendre compte de la brutalité des sentiments et une merveilleuse manière de construire son récit, par la seule mise en scène.

A story for Hitchcock

Beaucoup ont évoqué Hitchcock, à raison, au sujet de L'Inconnu du Lac.

La répétition d'un plan à l'apparence anodin sur le parking menant au lac sera l'occasion d'introduire un suspense angoissant et terriblement efficace, par la seule disparition d'un élément récurent, en l'occurrence une voiture rouge.

Ce MacGuffin marquera naturellement le début d'une enquête, consécutivement à la noyade d'un des estivants.

Cette dernière évoquera aussi à tout cinéphile attentif une forme de perversité éminemment hitchcockienne, partagée par le personnage et le spectateur, à l'oeuvre dans Fenêtre sur Cour par exemple.

Ce plan où Pierre Deladonchamps nage vers son potentiel prédateur est également éloquent. Une parfaite synthèse de la passion, où se joue la tension entre désir et effroi. La forme est idoine : un travelling très doux, centré sur la seule tête émergée, comme s'enfonçant dans la matière, la couleur même du lac, volupté liquide et piège silencieux.

D'ailleurs, l'autre qualité de l'économie du plan-séquence, c'est de permettre au simple mouvement l'évocation d'un danger terrifiant.

Enfin, comment ne pas penser à La Mort aux Trousses et Cary Grant aux prises avec un biplan, dans ce dispositif de mise scène visant à créer l'angoisse et l'enfermement à l'aide d'éléments aussi inoffensifs qu'herbes hautes et variations sur la lumière ?

Mais le son renforce également cette sensation d'immersion. Le vent qui bruisse ou l'écoulement de l'eau forment une sorte de cocon sonore, tour à tour rassurant et oppressant. Quelle que soit l'éloignement avec le sujet filmé, le son nous accompagne : moteur, bruit de pas sur les graviers, froissement des vêtements, respiration haletante.

Epilogue.

La naturalité donc, contre la synthèse, des mouvements de caméra simples et lents, la plupart du temps fixes, aux antipodes de l'hystérisation grandissante du plan-séquence.

Ce n'est pas un hasard si les deux seules représentations d'une forme de jaillissement sont le sperme et le sang. Ce qui jaillit chez Guiraudie, c'est ce qui insémine, ce qui crée et gorge la vie. Il est possible de voir la chose comme un geste politique fort, contre l'indifférence, symptôme dramatique d'une civilisation qui s'enthousiasme de flotter et surfer indifféremment sur une vague où l'homme est une marchandise comme une autre, débarrassée des affects. Glisser et parfois se heurter, comme le prophétisait Pasolini : «Il n'y a plus d'êtres humains, mais d'étranges machines qui se cognent les unes contre les autres.»

L'inspecteur n'aura d'ailleurs de cesse de buter sur l'indifférence de ces conso-mateurs, qui retrouveront très vite leurs habitudes, sans se soucier davantage de l'odeur morbide des lieux. Lorsque il interroge les deux amants, il prend bien soin de désigner chacun d'eux : «Et vous ?» demande-t-il tour à tour, pointant du doigt pour isoler, sortir du groupe, renvoyer à la singularité. Tout l'inverse en somme des effets d'apparition stéréoscopique où cette canne vient titiller la rétine d'une masse spectatrice.


Enquête au lac, extrait de L'Inconnu du lac

Il n'est pas interdit de penser que Guiraudie interpelle en même temps le spectateur : «Et vous, qu'en pensez-vous ?»

Il n'y a pas dans ce geste, une accusation, mais une mise en garde : «Je trouve que parfois, vous avez une drôle de façon de vous aimer. Je ne vous demande pas de la compassion ni même de la solidarité, mais vous pourriez vous inquiéter, ne serait-ce que pour vous-même.»

La figure de l'ami elle-même, qui ne vient ici que pour contempler et discuter, paraît mystérieuse et suspecte au reste de la communauté parce qu'elle n'est pas «désirante», elle est «hors marché».

Toutefois, si Guiraudie choisit d'évoquer la passion, ce n'est pas comme chez Kechiche, pour illustrer une petite sociologie caricaturale, ni une banale critique du consumérisme. Non plus, comme on a pu l'entendre, un film de procès homophobe cherchant à stigmatiser une consommation compulsive de sexe. Il y a un aspect profondément moral mais jamais accusateur, ni méprisant. Il ne s'agit jamais d'opposer stérilement des figures : c'est le constat amoureux de l'affadissement d'une vie qui ne prend plus le temps de s'arrêter, qui se mécanise.

Et, si la passion est une perte, un oubli, une dilution du sujet dans la fusion avec l'être aimé/consommé, c'est également un témoignage d'amour infini, un don de soi absolu. Ne sommes-nous pas des êtres en prise avec l'existence ? Des corps amoureux, voguant tant bien que mal vers le bonheur ? L'écart est parfois ténu qui nous tient éloigné de la nuit. Cette même nuit qui va tenailler avec une beauté folle cet homme qu'on croit perdu. Ce qui est interrogé n'est pas la passion, mais l'indifférence et la médiocrité qui peuvent la rendre possible : «Les conditions nouvelles qui entraîneront l'apparition d'hommes tous pareils et pareillement médiocres sont éminemment propres à donner naissance à des hommes d'exception du genre le plus dangereux et le plus séduisant.»

L'Inconnu du Lac en DVD dans une belle édition collector

64 commentaires
  • itachi
    commentaire modéré @zephsk : le film est fascinant, j'ai mis 4,5 et je dois dire que je n'avais pas vu une telle proposition dans le cinéma français depuis un bon moment. Et pour ne rien gâcher, j'ai passé énormément d'été de mon enfance au lac de Ste Croix, où a été tourné le film !!! Je ne suis d'ailleurs jamais tombé sur cette "gay-crique" fort heureusement :)
    15 octobre 2014 Voir la discussion...
  • zephsk
    commentaire modéré Ah oui, j'y suis allé une pair de fois aussi.
    15 octobre 2014 Voir la discussion...
  • itachi
    commentaire modéré d'où vient cette expression "une paire de fois" ? C'est lyonnais ou Chalonnais ?
    15 octobre 2014 Voir la discussion...
  • zephsk
    commentaire modéré Je ne sais pas.
    15 octobre 2014 Voir la discussion...
  • viking
    commentaire modéré Si vous avez le DVD, je vous conseille l'expérience de regarder le film avec un casque sur les oreilles, c'est incroyablement immersif.
    15 octobre 2014 Voir la discussion...
  • zephsk
    commentaire modéré J'ai le DVD, il est perdu quelque part à Lille.
    15 octobre 2014 Voir la discussion...
  • itachi
    commentaire modéré c'est une petite ville, tu ne vas pas tarder à le retrouver...
    15 octobre 2014 Voir la discussion...
  • Lolograhame
    commentaire modéré Ah ben tiens viking, quelle bonne idée, je vais le re-regarder. Je n'avais pas fait attention à la présence d'une ambiance sonore particulière.
    15 octobre 2014 Voir la discussion...
  • itachi
    commentaire modéré Ben alors Lolo, c'est de vivre à Lille qui t'a rendu indifférente aux sons des vagues, du vent dans les arbres et aux cailloux qui s'entrechoquent ?
    16 octobre 2014 Voir la discussion...
  • itachi
    commentaire modéré http://hpics.li/1d86758
    12 octobre 2017 Voir la discussion...
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