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Palmarès de Venise 2015 : le verdict

Festival / Récompenses | Par David Honnorat | Le 12 septembre 2015 à 19h05

Un festival international de cinéma comme la Mostra de Venise donne à voir en très peu de temps une grande variété de films. Des films dont on ne sait en général pas grand chose avant que les lumières s'éteignent. Sur un peu plus d'une semaine, à raison de 4 voire 5 longs-métrages par jour, il revient alors aux critiques, aux professionnels et aux cinéphiles de les juger. A l'heure du bilan de cette 72ème Mostra, c'est le décor de tribunal de l'un des films en compétition qui semble le plus adapté pour décrire le défilé de suspects qui nous a été offert. Accusés, levez-vous !

Après tout, les parallèles possibles sont nombreux entre la Mostra et une session d'Assises ; décrite de manière exagérément didactique mais savoureusement romantique dans L'Hermine de Christian Vincent qui a le mérite de faire briller un excellent Fabrice Luchini. Comme aux Assises, chaque film à Venise est précédé d'un cérémonial calibré : la voix ferme d'une femme demandant en italien de regagner sa place et de n'utiliser son téléphone sous aucun prétexte et surtout pas pour prendre des photos. Comme aux Assises, il y a donc un public, mais aussi des témoignages via les conférences de presse. Témoignages parfois accablants quand on entend par exemple Jerzy Skolimowski dire de son film qu'il est une réponse au cinéma d'action hollywoodien. Comme aux Assises, 9 accusés sur 10 sont des hommes. Comme aux Assises, enfin, les sentences ne sont pas tout à fait irrevocables puisque les films pourront faire appel en espérant trouver grâce aux yeux du public lors d'une sortie en salle.

Les jurés de la Mostra n'ont pas été tirés au sort, mais soigneusement sélectionnés pour leur connaissance du cinéma. Le Jury était d'ailleurs cette année particulièrement prestigieux et, disons-le, pointu. On retrouve ainsi autour des actrices Elizabeth Banks et Diane Kruger, les cinéastes Hou Hsiao-Hsien, Nuri Bilge Ceylan, Pawal Pawlikoski, Francesco Munzi et Lynne Ramsay ainsi que l'écrivain et réalisateur Emmanuel Carrère. Tout ce beau monde avait pour mission de distinguer les innocents sous la présidence d'Alfonso Cuaron ; tâche pas évidente, il faut l'avouer, tant les chefs d'accusation étaient nombreux.

Ainsi la perpétuité était requise contre les scénarios en bois de Go With Me, Man Down ou La Rivière sans fin. La peine de ce dernier devrait d'ailleurs être assortie d'une période de sureté pour le coup du rebondissement inepte a base de papier comprometant retrouvé dans le portefeuille d'un Duvauchelle prenant sa dix-huitième douche du film.

Malgré l'absence en compétition des réalisateurs autrichiens ou mexicains auxquels on réserve généralement ce type de jugement, cette édition a pu voir comparaitre quelques films dont il fallait examiner la moralité douteuse. Sur un terrain glissant impliquant Shoah, vengeance et gériatrie, Atom Egoyan devrait bénéficier avec Remember d'une liberté conditionnelle (on n'est jamais trop prudent) grâce notamment à un interprète principal excellent, et un récit plutôt efficace. De même le vénézuelien Lorenzo Vigas, qui aborde avec Desde allá un sujet difficile qui n'est pas sans rappeler Eastern Boys de Robin Campillo (présenté et récompensé à Venise 2013), flirte avec la ligne jaune mais mérite la relaxe. L'ethnocentrisme du Taj Mahal de Nicolas Saada – qui choisit de focaliser son film sur le sort d'une jeune française (Stacy Martin) enfermée dans la suite d'un grand hotel de Bombay lors d'une attaque terroriste inspirée des événements de 2008 – s'avère en revanche plus problématique. 

El Clan de Pablo Trapero ou Strictly Criminal de Scott Cooper s'en sortent avec une simple amende pour leur manque d'originalité formelle et leurs tics scorsesiens. La peine du film de Cooper est toutefois agravée par l'interprétation de Johnny Depp qui, malgré une prestation globalement excellente, finit par être pris en flagrant délit de surjeu. Même tarif pour le rire de Juliette Binoche dans L'Attente et la danse de Ralph Fiennes à poil au bord de la piscine dans A Bigger Splash.

Dans un autre registre, Brady Corbet devrait être condamné à une simple suspension de permis pour volume sonore excesif dans L'Enfance d'un chef.

11 minutes de Jerzy Skolimowski et Per amor vostro de Giuseppe M. Gaudino pourraient, en raison d'une véritable originalité formelle et narrative bénéficier de la clémence de la cour, mais une condamnation pour grave faute de goût serait sans doute plus juste. Sévère mais juste. Sangue del mio sangue de Marco Bellocchio, Francofonia d'Alexandr Sokurov et Heart of a Dog de Laurie Anderson devraient quant à eux s'en sortir avec un non lieu pour cause de «on n'a pas tout compris».

Au milieu de cette faune à l'air patibulaire on compte quand même quelques films honnêtes voire vertueux qui, en toute justice, n'avaient rien à faire là.

C'est le cas de Non Essere Cattivo, bromance italienne tout ce qu'il y a de plus correcte entre deux natural born branleurs qui nous replonge dans l'Italie des années 90 qui comptait en lires et parlait, plus que jamais, avec les mains. Mention spéciale aussi pour Abluka du turc Emin Alper visuellement inspiré et bien interprété. Le documentaire de Noah Baumbach et Jake Paltrow sur Brian De Palma s'en tire lui aussi avec les honneurs en nous rappelant à quoi ressemble le grand cinéma. Sur un sujet en or, Amos Gitaï ne réussit pas forcément son JFK mais propose avec Rabin, The Last Day un retour solide et sérieux sur l'assassinat de l'ancien dirigeant israelien. On peut également citer en vrac quelques bonnes surprises comme Tempête de Samuel Collardey (le Party Girl de la pêche au large), Interrogation de Vetri Maaran (foudroyante plongée dans les abus de la police indienne) ou A Copy of My Mind de Joko Anwar (thriller romantique sur fond de DVD pirates).

Restent aussi quelques dossiers non traités car projetés avant notre arrivée à Venise comme Beasts of No Nation de Cary Fukunaga avec Idris Elba dont on a plutôt entendu du bien ou Equals de Drake Doremus avec Kristen Stewart dont on a plutôt entendu du mal. 

Enfin gardons le meilleur pour la fin : Anomalisa l'éblouissant film d'animation dépressif de Duke Johnson et Charlie Kaufman, Marguerite de Xavier Giannoli qui aurait dû permettre à Catherine Frot d'obtenir, faute de concurrence crédible, une récompense méritée et Behemoth, splendide documentaire de Zhao Liang sur les mineurs chinois et les villes fantômes. Le Jury officiel aura eu la clairevoyance d'en faire figurer au moins un au palmarès.

 

Palmarès de la Mostra de Venise 2015

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